4 décembre 2012
Le jour et la nuit sont le même animal
Et rien n'incite à la productivité: ni cette fine couche de neige sur les toits, ni cette lumière de cristal brisé, ni les rares feuilles encore accrochées aux branches, rendues presque noires par la dureté des jours qui vont, qui viennent, s'accumulent en strates successives, comme des sédiments.
Des jours qui s'effritent au moindre toucher.
À force, je ne sais même plus pourquoi on bouge.
28 novembre 2012
Aujourd'hui est une étrange journée vide et silencieuse
C'est l'histoire d'un gars qui, jour après jour, écrirais dans son journal intime Aujourd'hui est une étrange journée vide et silencieuse, chaque fois avec le souci de noter avec exactitude ce qu'il ressent, observe.
En relisant son journal, de temps à autre, il éprouverait une gêne (grandissante, au fil des jours) à se découvrir si peu capable de renouveler son propos.
Après quelques mois, il abandonnerait l'idée d'écrire ce journal, finirait par le ranger au fond d'un tiroir, abandonnant du même coup le projet d'écrire.
En relisant son journal, de temps à autre, il éprouverait une gêne (grandissante, au fil des jours) à se découvrir si peu capable de renouveler son propos.
Après quelques mois, il abandonnerait l'idée d'écrire ce journal, finirait par le ranger au fond d'un tiroir, abandonnant du même coup le projet d'écrire.
16 novembre 2012
12 novembre 2012
Devenir soleil
Plus j'avance, plus je me rapproche de la réalité.
Je relis cette phrase et je la trouve tristement banale. Et un peu merveilleuse aussi. L'effet que ça me fait quand je lis des témoignages dans l'Itinéraire. Là, c'est de moi. Le fruit de quarante années à ruminer. Je me dis: Tout ça pour ça. Ou plutôt: Tout ça pour ça?
Je crois, en effet, qu'il faut une quarantaine d'années pour s'asseoir sur un balcon, un après-midi d'automne, au soleil, contempler un vieux pneu abandonné sur le trottoir, et comprendre qu'on est en train de se rapprocher de la réalité, lentement mais sûrement: Comme l'ivrogne de l'autre côté de la rue, qui doit bien mettre dix minutes, un an, un siècle, à porter sa cigarette du cendrier jusqu'à ses lèvres. Je sais tout aussi bien que lui qu'entre la coupe et les lèvres, il y a la mort. C'est pourquoi je cherche aussi cet effet de ralenti, et parfois le trouve. À la vitesse d'un ruminant donc, vaguement inspiré, je continue d'avancer.
Vouloir toucher cette réalité trop vite peut causer la mort. Et puis ça ne s'achète pas non plus, quoi qu'on fasse le commerce de ce besoin, comme des autres. Le chien a soif, le chien veut boire... il devra payer.
Et si on pouvait crever l'enveloppe derrière laquelle se cache cette réalité, on trouverait quoi, de toute façon? Peut-être même pas une vision éblouissante de l'univers. Peut-être même pas un vieux-à-barbe-qui-sait-tout-et-qui-consent-finalement-à-nous-l'expliquer. Peut-être même pas la merveilleuse petite chatte mouillée dont t'as toujours rêvé. D'après moi, de l'autre côté, y a une pièce vide. Peut-être une sorte de chambre réfrigérée pour entreposer les vidanges, comme dans les grands hôtels, restaurants, etc. Et un bruit de compresseur aussi. Oui, un bruit de compresseur.
Et puis j'ai personnalisé cette vision, avec le temps. Ça serait plutôt un immense compartiment, dans un vieil entrepôt abandonné. En quittant ce monde vétuste, rasé de près, on me donnerait enfin les clés de ce compartiment. J'y trouverais, tout au fond, sous l'éclairage faiblard d'une lampe, quelques caisses de bois recouvertes de poussière. Il y aurait un tampon, sous la poussière. Chicago. Albuquerque. Hong Kong. Singapour. Bref, le nom d'un ailleurs. J'ouvrirais une de ces caisses pour découvrir, le coeur battant la chamade, des douzaines de bouteilles de gnôle datant de la prohibition. Je m'assiérais par terre, ferait délicieusement couiner un des bouchons, et me prendrait une grande rasade de tord-boyau, et puis une autre. Et encore une autre: assez pour m'allumer le coeur comme un soleil, tu vois? Au final, je deviendrais soleil.
Ma nuit éternelle prendrait l'allure d'une cuite avec Béchet, Mezzrow et autres Cab Calloway tourbillonants autour de moi, leurs clarinettes faisant office de chandelles.
Mourir veut dire revivre. Rien de ce qui fut n'est enfoui trop loin pour qu'on ne puisse l'atteindre.
Et puis j'en ai eu soudain marre de rêvasser, comme ça, sur la balcon. Marre de tout ce jazz, de toutes ces images poussiéreuses. J'ai eu envie de me dégourdir les jambes, d'abandonner ces ruminations philosophico-poétiques au profit de la fiction, sans préavis, en plein milieu du texte.
J'ai donc ébranlé ma grande carcasse, descendu l'escalier pour arpenter la rue nimbée de soleil, mon ipod en main, des scorpions plein les oreilles. Je m'enivrais, littéralement, en plein solo de guitare, au moment où cet espèce de petit chien idiot, à peine plus gros qu'un rat, s'est mis à courir en ma direction, freiné brutalement dans sa course par une chaîne le reliant à une dame âgée, affairée à ramasser quelque détritus devant sa maison. Le choc rendit sa stupide face écrasée -façon bouledogue, encore plus ridicule, accentuant l'effet de strabisme divergeant, l'animal exhibant sa petite langue rose restée coincée au dehors.
Et en une fraction de seconde, dans ce qui constitue sans doute le geste le plus spontané de toute ma vie, je me suis rué sur la bête stupéfiée, gonflé d'une joie dévastatrice comme de la rage, me suis emparé du petit corps nerveux d'une main de fer, et sous les cris horrifiés de la vieille, ai concentré toute la rage contenue de quarante années d'existence en une morsure bestiale incalculable, cosmique.
Dans un déferlement euphorique, je sentais les petites côtes se briser sous mes dents, le sang chaud gicler sur mon visage et l'herbe alentour, les trippes exploser dans un tintamarre d'odeurs puantes, de cris stridents qui me sciaient les tympans, de douleur sur mon crâne; La vieille, qui tentait de m'immobiliser à grands coups de râteau, s'écroula, les yeux exorbités, le teint violet, une main crispée sur le coeur...
Une voiture klaxonnait à tout rompre; des hommes s'amenaient vers moi en hurlant.
À ce moment, je fis une pause, fermai les yeux et, relâchant tous les muscles de mon corps, me laissai choir dans le vacarme du monde extérieur. Je me souviens avoir exprimé le souhait, tandis que je m'écroulais dans l'herbe, de ne plus jamais ouvrir les yeux. Le soleil filtrait à travers mes paupières.
Je touchais la réalité.
Je devenais soleil.
Je relis cette phrase et je la trouve tristement banale. Et un peu merveilleuse aussi. L'effet que ça me fait quand je lis des témoignages dans l'Itinéraire. Là, c'est de moi. Le fruit de quarante années à ruminer. Je me dis: Tout ça pour ça. Ou plutôt: Tout ça pour ça?
Je crois, en effet, qu'il faut une quarantaine d'années pour s'asseoir sur un balcon, un après-midi d'automne, au soleil, contempler un vieux pneu abandonné sur le trottoir, et comprendre qu'on est en train de se rapprocher de la réalité, lentement mais sûrement: Comme l'ivrogne de l'autre côté de la rue, qui doit bien mettre dix minutes, un an, un siècle, à porter sa cigarette du cendrier jusqu'à ses lèvres. Je sais tout aussi bien que lui qu'entre la coupe et les lèvres, il y a la mort. C'est pourquoi je cherche aussi cet effet de ralenti, et parfois le trouve. À la vitesse d'un ruminant donc, vaguement inspiré, je continue d'avancer.
Vouloir toucher cette réalité trop vite peut causer la mort. Et puis ça ne s'achète pas non plus, quoi qu'on fasse le commerce de ce besoin, comme des autres. Le chien a soif, le chien veut boire... il devra payer.
Et si on pouvait crever l'enveloppe derrière laquelle se cache cette réalité, on trouverait quoi, de toute façon? Peut-être même pas une vision éblouissante de l'univers. Peut-être même pas un vieux-à-barbe-qui-sait-tout-et-qui-consent-finalement-à-nous-l'expliquer. Peut-être même pas la merveilleuse petite chatte mouillée dont t'as toujours rêvé. D'après moi, de l'autre côté, y a une pièce vide. Peut-être une sorte de chambre réfrigérée pour entreposer les vidanges, comme dans les grands hôtels, restaurants, etc. Et un bruit de compresseur aussi. Oui, un bruit de compresseur.
Et puis j'ai personnalisé cette vision, avec le temps. Ça serait plutôt un immense compartiment, dans un vieil entrepôt abandonné. En quittant ce monde vétuste, rasé de près, on me donnerait enfin les clés de ce compartiment. J'y trouverais, tout au fond, sous l'éclairage faiblard d'une lampe, quelques caisses de bois recouvertes de poussière. Il y aurait un tampon, sous la poussière. Chicago. Albuquerque. Hong Kong. Singapour. Bref, le nom d'un ailleurs. J'ouvrirais une de ces caisses pour découvrir, le coeur battant la chamade, des douzaines de bouteilles de gnôle datant de la prohibition. Je m'assiérais par terre, ferait délicieusement couiner un des bouchons, et me prendrait une grande rasade de tord-boyau, et puis une autre. Et encore une autre: assez pour m'allumer le coeur comme un soleil, tu vois? Au final, je deviendrais soleil.
Ma nuit éternelle prendrait l'allure d'une cuite avec Béchet, Mezzrow et autres Cab Calloway tourbillonants autour de moi, leurs clarinettes faisant office de chandelles.
Mourir veut dire revivre. Rien de ce qui fut n'est enfoui trop loin pour qu'on ne puisse l'atteindre.
Et puis j'en ai eu soudain marre de rêvasser, comme ça, sur la balcon. Marre de tout ce jazz, de toutes ces images poussiéreuses. J'ai eu envie de me dégourdir les jambes, d'abandonner ces ruminations philosophico-poétiques au profit de la fiction, sans préavis, en plein milieu du texte.
J'ai donc ébranlé ma grande carcasse, descendu l'escalier pour arpenter la rue nimbée de soleil, mon ipod en main, des scorpions plein les oreilles. Je m'enivrais, littéralement, en plein solo de guitare, au moment où cet espèce de petit chien idiot, à peine plus gros qu'un rat, s'est mis à courir en ma direction, freiné brutalement dans sa course par une chaîne le reliant à une dame âgée, affairée à ramasser quelque détritus devant sa maison. Le choc rendit sa stupide face écrasée -façon bouledogue, encore plus ridicule, accentuant l'effet de strabisme divergeant, l'animal exhibant sa petite langue rose restée coincée au dehors.
Et en une fraction de seconde, dans ce qui constitue sans doute le geste le plus spontané de toute ma vie, je me suis rué sur la bête stupéfiée, gonflé d'une joie dévastatrice comme de la rage, me suis emparé du petit corps nerveux d'une main de fer, et sous les cris horrifiés de la vieille, ai concentré toute la rage contenue de quarante années d'existence en une morsure bestiale incalculable, cosmique.
Dans un déferlement euphorique, je sentais les petites côtes se briser sous mes dents, le sang chaud gicler sur mon visage et l'herbe alentour, les trippes exploser dans un tintamarre d'odeurs puantes, de cris stridents qui me sciaient les tympans, de douleur sur mon crâne; La vieille, qui tentait de m'immobiliser à grands coups de râteau, s'écroula, les yeux exorbités, le teint violet, une main crispée sur le coeur...
Une voiture klaxonnait à tout rompre; des hommes s'amenaient vers moi en hurlant.
À ce moment, je fis une pause, fermai les yeux et, relâchant tous les muscles de mon corps, me laissai choir dans le vacarme du monde extérieur. Je me souviens avoir exprimé le souhait, tandis que je m'écroulais dans l'herbe, de ne plus jamais ouvrir les yeux. Le soleil filtrait à travers mes paupières.
Je touchais la réalité.
Je devenais soleil.
21 octobre 2012
On en est toujours là
Le seul fait d'exister, c'était déjà plus que suffisant pour me combler!
Ce malaise d'exister, est-ce qu'il ne vient pas avant tout de ce qu'on se paie le luxe d'être insatisfait, de trouver qu'on ne vit pas à suffisance?
-Yukio Mishima, Le Pavillon d'or
13 octobre 2012
Je préfère t'embrasser
Tu vois l'océan de brouillard, là, dans mon sourire? Bien épais, bien foncé, bien lourd.
Non tu ne vois pas?
Moi je le vois, même sans miroir, chaque fois que j'ouvre grand ma porte pour t'accueillir, toi resplendissante, aveugle, venue d'un autre monde. Tu défiles tout tes cliquetis de bonheur -et autres merveilleux charmes, dans cette épaisse noirceur qui règne ici, toujours prête à bondir pour embrasser, tandis que dans ton dos je dissimule des gaz noirs et nocifs, destinés à personne. Oh, si quelqu’un savait!
Je cherche quelque chose à t’offrir. Je fouille dans l’univers matériel.
Veuillez vous asseoir, mademoiselle.
Et puis du fin fond d’abysses toutes personnelles, je parviens grâce à un système d’alambics, à laisser remontrer quelque atome de joie, vraiment trois fois rien, qui me glisse entre les doigts, pour choir dans ta paume ouverte. L'apparence d'un mot d'accueil. Et là, généralement, tu bondis. Moi je réponds en te faisant l'amour. Un truc emprunté au cinéma.
Je voudrais déposer ma tête dans un autre écueil, loin de toi, pour t’épargner, mais le monde n'est pas du tout vaste. On y trouve à peine de quoi respirer.
Il s'écoule une seconde. Une deuxième. Je ressens un vertige épouvantable, à l'idée de cette masse colossale, noire, toute intérieure, que je déverse à tout moment dans l'univers pour éviter qu'il paraisse quoi que ce soit sur mon visage. Y aura bientôt un trou noir dans le secteur.
Et il me vient parfois l'envie de te raconter tout ça. Mais bien entendu, selon l'usage, comme tu sais, je préfère t'embrasser.
Non tu ne vois pas?
Moi je le vois, même sans miroir, chaque fois que j'ouvre grand ma porte pour t'accueillir, toi resplendissante, aveugle, venue d'un autre monde. Tu défiles tout tes cliquetis de bonheur -et autres merveilleux charmes, dans cette épaisse noirceur qui règne ici, toujours prête à bondir pour embrasser, tandis que dans ton dos je dissimule des gaz noirs et nocifs, destinés à personne. Oh, si quelqu’un savait!
Je cherche quelque chose à t’offrir. Je fouille dans l’univers matériel.
Veuillez vous asseoir, mademoiselle.
Et puis du fin fond d’abysses toutes personnelles, je parviens grâce à un système d’alambics, à laisser remontrer quelque atome de joie, vraiment trois fois rien, qui me glisse entre les doigts, pour choir dans ta paume ouverte. L'apparence d'un mot d'accueil. Et là, généralement, tu bondis. Moi je réponds en te faisant l'amour. Un truc emprunté au cinéma.
Je voudrais déposer ma tête dans un autre écueil, loin de toi, pour t’épargner, mais le monde n'est pas du tout vaste. On y trouve à peine de quoi respirer.
Il s'écoule une seconde. Une deuxième. Je ressens un vertige épouvantable, à l'idée de cette masse colossale, noire, toute intérieure, que je déverse à tout moment dans l'univers pour éviter qu'il paraisse quoi que ce soit sur mon visage. Y aura bientôt un trou noir dans le secteur.
Et il me vient parfois l'envie de te raconter tout ça. Mais bien entendu, selon l'usage, comme tu sais, je préfère t'embrasser.
30 août 2012
L'étal
Peu de gens s'arrêtent à cet étal du marché. Et les acheteurs sont rarissimes. Tout de même presque chaque jour, l'on réalise une vente ou deux. Et même trois, quatre, les jours de fête. Le raffinement gastronomique gagne de plus en plus d'adeptes, il faut croire, et nombreuses sont les boucheries qui cherchent à obtenir, aujourd'hui, le certificat d'agrégation autorisant la vente de produits carnés d'origine humaine.
Certains commerçants, peut-être, font preuve d'une trop grande audace, et parviennent à soulever l'indignation d'individus -des cas isolés, certes, chez qui sommeille encore un vieux fond de moralité judéo-chrétienne.
À la boucherie du marché, par exemple, on n'hésite pas à présenter sur glace un tronc humain entier, piqué de cartons indiquant le prix au kilo des différentes parties. Mettons sur le compte de l'humour que même la tête, pourtant sectionnée, trône (yeux clos, tout de même) à côté du tronc, face au public. Et oui, l'on doit essuyer, à l'occasion, quelque crise; Il arrive même qu'on doive demander l'intervention des agents de sécurité.
Aujourd'hui, samedi, c'est jour de grand achalandage. L'ambiance particulièrement plaisante de septembre a succédé à la canicule du mois d'août, et les producteurs agricoles viennent présenter avec fierté leurs plus beaux fruits et légumes de l'année. Un violoncelliste interprète une suite de Bach devant une montagne d'épis de maïs, des poivrons, des tomates multicolores. Un musicien péruvien a plutôt choisi la proximité des gousses d'ail, oignons, poireaux. Des chefs cuisiniers cherchent à se faufiler, les bras pleins, yeux rageurs, parmi la foule de citadins nonchalants. Le soleil fait briller le verre fumé des lunettes, et l'émail des innombrables sourires, tandis que des enfants hurlent au désespoir.
C'est dans l'étroit corridor, toujours bondé, menant des comptoirs extérieurs aux boutiques, que l'on retrouve la boucherie, la seule de ce marché, à offrir ce qui constitue le dernier fleuron d'une culture gastronomique en plein essor.
Le cannibale moyen est souvent un homme, la quarantaine ou la cinquantaine, d'allure aisée, cultivée, sûr de lui, paraissant connaître les différentes coupes, méthodes de cuisson, et conversant la plupart du temps de façon plaisante avec le boucher ou d'autres badauds curieux, cherchant à s'instruire, selon l'ambiance obligatoirement conviviale du marché public.
Quelque regard réprobabteur, ou commentaire critique, se butte immédiatement au certificat d'agrégation gouvernemental, ici fièrement placardé. Des enfants horrifiés sont vite entraînés plus loin par leurs parents. Mais l'immense majorité se contentera simplement de passer son chemin, l'attention portée vers les boutiques de produits fins, les fromageries, et autres commerces adjacents.
Cette fois c'est un couple, bras dessus, bras dessous, qui ralentit le pas et s'immobilise devant l'étal. Des amoureux, la cinquantaine, soudés par une connivence, une énergie animale, une sexualité que l'on devine riche et florissante, que des manières extrêmement civilisées camouflent à peine. L'homme caresse le dos de la femme de façon ininterrompue, celle-ci l'embrasse langoureusement, au moment où le commis, gêné, attend de pouvoir les servir. l'homme demande à parler directement au boucher. Celui-ci, affairé à l'arrière boutique, abandonne ses outils, se lave les mains et s'amène aussitôt, tout sourire, presque ému. Il s'agit de clients réguliers: des connaisseurs, comme on en rencontre encore trop peu, pense le boucher. Le couple s'enquiert de la provenance de la viande, de sa fraîcheur. Et le commerçant, avec force gestes et sourires, s'empresse de rassurer ses clients, de toute façon conquis d'avance. Il s'agit d'avantage ici de communier, que d"échanger réellement des propos de nature technique. Nous sommes entre gens de confiance.
Le boucher ordonne au commis d'apporter le tronc vers l'arrière. Celui-ci s'exécute, reviens quelques minutes plus tard avec des parties moins facilement identifiables, probablement des coupes de la cuisse, ou du mollet, de la viande de fesse ou d'épaule, à braiser, et même des sacs contenant doigts et orteils par dizaines, à moindre prix, destinés aux bouillons. Le jeune employé réorganise le tout autour de la tête, sur les cubes de glace.
Le couple, manifestement heureux, s'éloigne du comptoir avec un énorme paquet soigneusement ficelé, dans un sac de plastique identifié aux couleurs de la boucherie, lancés dans une savoureuse discussion concernant l'achat d'une bouteille de vin rouge. L'on évoque un certain pinot noir de Nouvelle-Zélande, qui avait été merveilleux avec de l'agneau...
Les agents de sécurité passent à ce moment, adressent au boucher des salutations aimables. Des badauds s'immobilisent à quelques pas, incertains. Le boucher leur sourit. Ce sera une bonne journée.
Certains commerçants, peut-être, font preuve d'une trop grande audace, et parviennent à soulever l'indignation d'individus -des cas isolés, certes, chez qui sommeille encore un vieux fond de moralité judéo-chrétienne.
À la boucherie du marché, par exemple, on n'hésite pas à présenter sur glace un tronc humain entier, piqué de cartons indiquant le prix au kilo des différentes parties. Mettons sur le compte de l'humour que même la tête, pourtant sectionnée, trône (yeux clos, tout de même) à côté du tronc, face au public. Et oui, l'on doit essuyer, à l'occasion, quelque crise; Il arrive même qu'on doive demander l'intervention des agents de sécurité.
Aujourd'hui, samedi, c'est jour de grand achalandage. L'ambiance particulièrement plaisante de septembre a succédé à la canicule du mois d'août, et les producteurs agricoles viennent présenter avec fierté leurs plus beaux fruits et légumes de l'année. Un violoncelliste interprète une suite de Bach devant une montagne d'épis de maïs, des poivrons, des tomates multicolores. Un musicien péruvien a plutôt choisi la proximité des gousses d'ail, oignons, poireaux. Des chefs cuisiniers cherchent à se faufiler, les bras pleins, yeux rageurs, parmi la foule de citadins nonchalants. Le soleil fait briller le verre fumé des lunettes, et l'émail des innombrables sourires, tandis que des enfants hurlent au désespoir.
C'est dans l'étroit corridor, toujours bondé, menant des comptoirs extérieurs aux boutiques, que l'on retrouve la boucherie, la seule de ce marché, à offrir ce qui constitue le dernier fleuron d'une culture gastronomique en plein essor.
Le cannibale moyen est souvent un homme, la quarantaine ou la cinquantaine, d'allure aisée, cultivée, sûr de lui, paraissant connaître les différentes coupes, méthodes de cuisson, et conversant la plupart du temps de façon plaisante avec le boucher ou d'autres badauds curieux, cherchant à s'instruire, selon l'ambiance obligatoirement conviviale du marché public.
Quelque regard réprobabteur, ou commentaire critique, se butte immédiatement au certificat d'agrégation gouvernemental, ici fièrement placardé. Des enfants horrifiés sont vite entraînés plus loin par leurs parents. Mais l'immense majorité se contentera simplement de passer son chemin, l'attention portée vers les boutiques de produits fins, les fromageries, et autres commerces adjacents.
Cette fois c'est un couple, bras dessus, bras dessous, qui ralentit le pas et s'immobilise devant l'étal. Des amoureux, la cinquantaine, soudés par une connivence, une énergie animale, une sexualité que l'on devine riche et florissante, que des manières extrêmement civilisées camouflent à peine. L'homme caresse le dos de la femme de façon ininterrompue, celle-ci l'embrasse langoureusement, au moment où le commis, gêné, attend de pouvoir les servir. l'homme demande à parler directement au boucher. Celui-ci, affairé à l'arrière boutique, abandonne ses outils, se lave les mains et s'amène aussitôt, tout sourire, presque ému. Il s'agit de clients réguliers: des connaisseurs, comme on en rencontre encore trop peu, pense le boucher. Le couple s'enquiert de la provenance de la viande, de sa fraîcheur. Et le commerçant, avec force gestes et sourires, s'empresse de rassurer ses clients, de toute façon conquis d'avance. Il s'agit d'avantage ici de communier, que d"échanger réellement des propos de nature technique. Nous sommes entre gens de confiance.
Le boucher ordonne au commis d'apporter le tronc vers l'arrière. Celui-ci s'exécute, reviens quelques minutes plus tard avec des parties moins facilement identifiables, probablement des coupes de la cuisse, ou du mollet, de la viande de fesse ou d'épaule, à braiser, et même des sacs contenant doigts et orteils par dizaines, à moindre prix, destinés aux bouillons. Le jeune employé réorganise le tout autour de la tête, sur les cubes de glace.
Le couple, manifestement heureux, s'éloigne du comptoir avec un énorme paquet soigneusement ficelé, dans un sac de plastique identifié aux couleurs de la boucherie, lancés dans une savoureuse discussion concernant l'achat d'une bouteille de vin rouge. L'on évoque un certain pinot noir de Nouvelle-Zélande, qui avait été merveilleux avec de l'agneau...
Les agents de sécurité passent à ce moment, adressent au boucher des salutations aimables. Des badauds s'immobilisent à quelques pas, incertains. Le boucher leur sourit. Ce sera une bonne journée.
26 mars 2012
13 mars 2012
8 mars 2012
7 mars 2012
25 février 2012
Clair/obscur
C'est comme de vouloir serrer dans ses bras un coup de vent. Trop immense.
Ou changer de face pour celle d'un mourant.
Juste avant de m'endormir j'ai voulu l'écrire.
Puis j'ai pensé qu'une telle évidence allait marquer chaque minute de ma vie désormais, de toute façon, qu'il était donc inutile de troubler un aussi délicieux décrescendo pour griffonner encore un autre bout de papier.
Et comme des milliers de fois auparavant, je me suis réveillé en plein goudron, la mémoire vide comme une ampoule de lampe. La gueule à terre.
Tout était à nouveau clair. Et obscur.
Livres jamais lus parmi la poussière du plancher.
Ou changer de face pour celle d'un mourant.
Juste avant de m'endormir j'ai voulu l'écrire.
Puis j'ai pensé qu'une telle évidence allait marquer chaque minute de ma vie désormais, de toute façon, qu'il était donc inutile de troubler un aussi délicieux décrescendo pour griffonner encore un autre bout de papier.
Et comme des milliers de fois auparavant, je me suis réveillé en plein goudron, la mémoire vide comme une ampoule de lampe. La gueule à terre.
Tout était à nouveau clair. Et obscur.
Livres jamais lus parmi la poussière du plancher.
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Dernier message rue Marmier
C'est la fin pour Rue Marmier. Parce que j'habite maintenant loin de cette rue, et que je me situe ailleurs aussi, sur tous les plan...
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Tant qu'on est anonyme, qu'il y a pollution, que le ronronnement doux de tous les moteurs dure, qu'il remue la terre jusq...








