7 février 2014

Un arrêt à Repentigny

Lorsque l'autobus s'immobilisa à l'intersection du boulevard Brien et de la rue de la Fayette, tout s'obscurcit.
De la noirceur, ou plutôt, une sorte de gris trois-quart, comme un voile. Je ne pourrais dire s'il s'agissait d'un phénomène psychique, occulaire, ou extérieur, une sorte de rideau réellement tombé sur le monde. Je privilégiais surtout cette hypothèse d'ailleurs, sans raison.

On n'y voyait pas grand chose dans le bus, mais à l'occasion, des ombres remuaient. Ça et là quelques éclairs lumineux provenant d'âmes anxieuses : La lumière des cellulaires, la seule qu'il nous reste aujourd'hui.
Je n'étais pas seul passager à bord, mais rien que d'imaginer l'air hébété d'une de ces gargouilles au moment où je l'apostropherais, cherchant à obtenir quelconque éclaircissement au sujet de l'obscurité tombée sur le monde, d'imaginer sa physionomie se décomposer, devenir bouillie, un sentiment de désespoir, matiné d'angoisse, s'insinuait dans ma chair à la vitesse d'un shoot.
Et puis je ne savais pas si ces gens étaient toujours vivants, ou s'ils n'étaient que trace de civilisation en processus de décrépitude accélérée ; des sortes de copies carbone de la vie, des fossiles.

Nous avions quitté Montréal il y a fort longtemps. Je ne savais plus si nous étions au mois de janvier ou de février, si la dernière fois où j'avais ouvert les yeux remontait plutôt à une heure, ou vingt-quatre, par exemple.
Mais je savais où l'on était. Ces interminables cimetières de bungalows le long de l'autoroute, ce vernis brun appliqué à toute la surface d'un ciel en faux-fini, ces terre-pleins maculés d'enseignes affichant le prix du litre d'essence (notion parfaitement abstraite), l'asphalte ruminant de désespoir dans le crépuscule ; l'aura lumineuse des lampadaires dispersés ça et là au hasard d'immenses terrains de stationnement vides, sans aucune logique apparente, m'indiquaient qu'on était bel et bien à Repentigny.
L'autobus s'immobilisa. On coupa le moteur, et puis plus rien. Je laissai retomber des paupières lourdes comme des croutes de béton.

Lorsque je m'éveillai, beaucoup plus tard, l'autobus roulait. Au bleu très sale de tout à l'heure, s'était substitué un noir pur et prégnant. L'asphalte courait de manière violente sous nos pieds. Il semblait que la terre avait été débarrassée de tous ses panneaux de signalisation, d'indication de lieu et de temps. Et ce n'était pas plus mal : L'important était d'aller quelque part.

Et cette pensée me donnait l'envie de continuer à vivre. Jusqu'aux lumières de mars et d'avril.

2 janvier 2014

Une de mes photos en couverture d'un livre!





Arrive un enfant et toute la vie d’une femme se transforme radicalement : c’est à partir de ce constat que l'auteure dessine une sorte de cartographie des commencements. Ses poèmes, courts et denses, aux images vives, relient par la mémoire, grâce à un fil d’Ariane émotionnel, départs et arrivées.
Les souvenirs s’assemblent autour de la mère décédée -elle-même émigrante- de la propre famille de la narratrice, ainsi qu’autour de la naissance de sa fille.

Marche tais-toi descends : l’eau inonde les frontières

Les émigrants, de Gaëlle Le Calvez, paraîtra en janvier 2014 en édition bilingue français/espagnol, publié conjointement par les écrits des Forges (Québec) et Casa abierta al tiempo (Mexique).

16 décembre 2013

Vin de pays

    L’odeur des vidanges éparpillés dans la ville atteignait un certain degré de raffinement : On pouvait utiliser le mot parfum : de fruits qui macèrent, de cerises écrasées, noyées dans un peu d’eau de l’aqueduc –infusée de vieilles branches, de mégots, de vieux thym et de pelures de patates.
    C’était Noël et je ne voulais pas faire comme les autres gueux : me cacher ou me mettre à genoux pour susciter la pitié. J’allais sortir de mon taudis et chercher de quoi célébrer : J’allais trinquer, moi aussi ! La commune de Marcillac et ses rangées bien tassées de fer servadou se trouvant plutôt loin de notre charmante petite ville glacée d’Amérique du nord, je pensai que mon imagination allait devoir se remettre au travail pour parvenir à me fournir un cru potable et surtout… gratuit. Comme un vieux moteur un peu rouillé qu’on ressortirait du cabanon abandonné de nos rêves ; Un peu d’huile et l’imagination pourrait à nouveau tourner, cracher sa vapeur…

    La soirée exceptionnellement douce avait réuni les familles dans les appartements du quartier pauvre où, malgré tout, l’on faisait cuire gigots, cipâtes et ragoûts, arrosés de mauvaise bière et de vin de dépanneur. La mémoire d’une autre époque se lisait sur les visages tordus de joie, de gêne ou de rage, et dans les yeux grands ouverts des enfants plus abasourdis qu’émerveillés. L’air était anormalement chaud, si l’on comparait à celui du vingtième siècle et je me disais qu’une source devait même couler en quelque partie de la ville, d’un mélange de cépages grossiers vivotant dans quelque souillure. Certains ivrognes notoires auraient fait allusion à ce phénomène, déjà, dans des accès de delirium tremens, mais sans fournir trop de précisions, bien entendu. Il fallait découvrir par soi-même ; Je me mis aussitôt à l’ouvrage.
    Je partis donc faire les vidanges, sans grand succès : la cueillette ayant été reportée pour cause de fête, je trouvai peu, et surtout du solide. Quelques bouteilles vides, bien sûr… complètement vides. Je repasserais dans deux ou trois jours pour les vidanges tardives. En attendant, j’avais soif. Sous l’autoroute Dufrein, me semblait-il, j’aurais une chance de trouver à boire. J’y rencontrai effectivement d’autres gueux, en train de se faire un sang de cochon avec des petites baies (réputées toxiques) cueillies sur les terre-pleins avoisinants. Mélangé à l’eau qui avait recommencé de couler sous les ponts (échangeurs d’autoroute) en minces filets, vu la température, et « embouteillé » dans divers contenants glanés ça et là (on me remit une bouteille de lave-vitre), l’on en vînt à se constituer une cave presque acceptable. Du moins, j’avais trouvé mon terroir.
    En bouche, l’effet était colossal, indescriptible… incompatible, c’est certain, avec le verbiage que je connaissais. Ce vin nous amenait ailleurs : Un long voyage immobile qui consistait à tomber continuellement, sans jamais se relever. Un jeu de rôles où tous les gueux se confondaient en sons glauques, grimaces étranges et pas de danse ratés. Les heures passèrent.

    La robe rubis du ciel finit par s’effriter, vers la fin de la nuit, au profit d’un vieil or splendide. Parallèlement, mes rêves m’amenaient de Cahors à Sauternes, de la noirceur vers la lumière. Le lendemain commençait.
    J’avais les tripes en feu, mais du moins, Noël était affaire du passé.

3 septembre 2013

2 septembre 2013

Les gens sont-ils des chiens?

Ils tapotent la terre toute la journée.
Bruits de tête, bruits de ventre.
Code morse, borborygmes.
Personne ne sait.

24 août 2013

Le temps ne passe pas

Le tonnerre s’est approché très vite, jusqu’à devenir intime.
On aurait dit que tout le monde dormait.
Un fruit, tombé du lampadaire, s'est écrasé sur le trottoir.

23 août 2013

Les morts sourient

J’éteins un petit feu après l’autre.
Tout autour de moi, ils se rallument, aussi vite.

15 août 2013

Lampe

L’essentiel est visible.
Parle-moi des ténèbres.
Dis-moi quelque chose de simple.

14 août 2013

Quelque part

Tes yeux, pleins d’espoir, se referment.
L’inespéré n’arrive pas.
Pourtant existe.

12 août 2013

Rien d'autre à faire

J'embrasse le temps qui passe, miettes de lumière dans la nuit noire.
Une grenouille minuscule grouille dans ma main.
Les êtres sont-ils partie de la terre, comme les arbres?
Ou en sont-ils détachés?

11 août 2013

Vieil or

Le monde d'avant n'existe plus.
Tes rêves d'aujourd'hui sont secs.
Vieil homme aigri, qui s'en va mourir, ne vois-tu rien venir?

10 août 2013

Époque

Il est minuit.
J'entends des flopées d'enfants qui jouent dehors.
À quelle époque sommes-nous?

30 avril 2013

Carrousel

La boîte à chaussure que tu tiens dans tes mains contient ton cerveau.
Malaise de ressentir au bout des doigts cette chaleur propre à la vie organique, qui traverse le carton, balancement irrégulier de la masse qui roule à l'intérieur, au gré de tes gestes volontaires, involontaires.
Car tu te dodelines, selon ton habitude, affichant ce sourire vide des grands jours.
Mais le jour s'est mué en soir, à mesure que le monde a changé. Tu ne t'en es même pas rendu compte.

Ton intelligence a toujours été plutôt confinée, sauf qu'aujourd'hui c'est devenu l'évidence. Ce n'est plus une allégorie, tout le monde pourrait le voir. Mais personne n'est là.
Le vieux jour clinquant, bruyant, celui qui t'as usé, n'a plus de réalité. La noirceur a trouvé sa niche, et les insectes recommencent leur vie intense, dans la tiédeur. On entend des bruits dégueulasses: De la chair qui s'enfonce dans de la chair, une évocation de la jouissance mélangée au désespoir. On ne sait pas d'où ça vient. Comme si on cherchait à mourir en se privant d'air mais qu'on ne trouvait qu'un souffle encore plus grand, impossible à contenir, immense. Comme quand on déplie l'accordéon.

Pense au soulagement que tu connaîtrais, si tu ne te réveillais plus dans ce monde. Si tu n'en revenais pas de cet univers sombre.

Les lumières du soir font des lignes de couleur autour du monde, et à force de rouler sa moiteur, dans la boîte de carton, ton cerveau s'abîme; Les vagues lueurs d'une migraine à venir t'apparaissent. Ton sourire prend des airs ambigus au clair de la lune. Ton regard vide se vide encore un peu plus. Tu répètes quelques mimiques en boucle, sans trop de conviction, comme pour signifier qu'il n'y a pas de sens. T'es devenu l'ombre -chatoyante, certes, de toi-même.

La nuit commence à peine et déjà tu veux choir dans l'herbe, t'agripper à la terre.

8 avril 2013

Moins il y a d'homme, plus il y a d'âme

Depuis que je n'écris plus, je ne vis plus. Je suis comme un stupide papier d'emballage froissé, vide.
Ma tête est à côté de ma tête. Tout tombe par terre, car je ne sais plus où est mon corps. Je suis devenu une machine, ou plutôt un machin. Je ne suis plus tellement humain.
Sept cent dix millilitres de bière dans le frigo, ça me fournit une ambiance. Ça et l'absence de vie, les corps éteints dans les compartiments du bloc, les arbres lavés du dehors, dégoulinants, les poubelles qui dégringolent des balcons à l'éclairage jaune.
Comme il est bon, ce soir, de voir que personne ne s'en préoccupe.

Moins il y a d'homme, plus il y a d'âme.

Seul, je m'autorise à vivre un peu. J'entrouvre la fenêtre (crépitement de la fin du disque), et puis je me déplace dans l'appartement, réapprends à bouger.
On dirait que les forces de l'univers sont inversées, contraires, bienfaitrices pour une fois, comme dans une vieille encyclopédie. Tout est neuf et je peux voir le fil tendu entre les étoiles, les paumes de main moites de la nuit sur terre. Capter cette odeur et cette lumière, déjà sur le point de disparaître.

Je vais la boire, cette bière. Je vais me faire un petit cinéma, voir mes vies défiler dans la pénombre. Me balancer doucement, avec l'espoir que le bateau chavire.

C'était l'idée de départ, partir avec l'espoir de chavirer.

2 avril 2013

Les chats, la nuit.

La nuit, tous les chats sont châtains.
La nuit, tous les chats sont charbons. Tous les chats sont azurs. Tous les chats sont émeraudes. Tous les chats sont cobalts. Tous les chats sont lavandes. Tous les chats sont marines. Tous les chats sont saphirs. Tous les chats sont turquoises. Tous les chats sont briques. Tous les chats sont bruns. Tous les chats s'embrouillent.
Tous les chats sont albâtres. Tous les chats sont vermeils. Tous les chats sont ébènes. Tous les chats sont fuchsias. Tous les chats sont sépias. Tous les chats sont kakis. Tous les chats sont absinthes. Tous les chats sont topazes. Tous les chats sont rouilles. Tous les chats sont rubis.  Tous les chats s'y fondent, la nuit.

Tous les chats sont en feu.

28 janvier 2013

Bob, l'éternelle.

Cette semaine, je ferai un petit Breton de moi-même, et j'accompagnerai mon texte d'une, enfin de deux photographies, que je vous livre ici côte à côte.
La première (celle de gauche) date de 1967, et la deuxième de 2012.
Voici donc l'effort que je vous demanderai de faire: Simplement, de regarder attentivement ces deux images et de réaliser, de vraiment bien comprendre, que quarante-cinq années les séparent.
Prenez cinq minutes pour le faire.
























Quarante-cinq (45) ans, donc.
Oubliez l'homme au chandail de polyester (même pas) mauve, pauvre animal concupiscent disparu depuis si longtemps au fin fond d'un trou noir abyssal d'où personne n'est revenu. On ne compte plus les grains de poussière (et leurs descendants) qu'il constituât de sa carcasse et de son âme, au fil du temps, l'animal. Tous les cendriers de l'univers ne suffiraient pas à les contenir.

Elle, s'appelle Bob. Un prénom certes étrange pour une femme, j'en conviens. Nous ne traiterons pas de cette question ici. Précisons seulement qu'il advint, par un concours de circonstances, que Bob fut ma mère.
Je naquis en 1971, soit assez peu de temps après cette photo (celle de gauche) où elle semble bien tolérer les élans lubriques de mon père, vieux filou, va. Faut croire qu'il voulait un deuxième fils. Et il l'obtint! Puis il y eut la décennie soixante-dix, la décennie quatre-vingt, la décennie quatre-vingt dix, et la décennie deux mille.

Il y a quelques semaines, vers Noël, je roulais en direction de Québec, dans un autobus de la compagnie Orléans. Ces véhicules rembourrés/climatisés prétendent offrir à leur clientèle un confort absolument optimal. Et y parviennent.
De sorte qu'il devient difficile d'y faire quoi que ce soit d'autre que somnoler. Et qui s'en plaindrait?
Qui, dans cette existence violente de notre époque, sculptée à même l'angoisse des armes de destruction massive, ne rêve pas de tout bonnement somnoler?
En ce qui me concerne, peu importe le prix, chaque fois que j'ai besoin de me déplacer d'une ville à l'autre, j'opte pour ce type d'autobus.
C'est dans ces circonstances, ayant ouvert les yeux plus où moins sans raison, quelque part aux alentours de Trois-Rivières, que j'aperçus à côté de moi ma mère.
Mais pas la vieillarde quelle était devenue, non. Simplement ma mère, entre deux âges, une sorte de version immuable d'elle-même, telle qu'elle devait être aux alentours de 1980: Ce qu'on appelle souvent la force de l'âge. Elle somnolait aussi, et j'en ai profité pour la photographier.

Je suis ravi de savoir que tu existes encore sous cette forme non-altérée de toi-même, Bob, qui que tu sois dans tes rêves.
Et ravi aussi d'apprendre que d'une certaine manière, en un lieu particulier de l'existence, nous sommes condamnés à n'avoir pas d'âge, et à toujours exister.

18 janvier 2013

Quelle religion préférez-vous?
























a) Entre deux rêves, cette nuit, j'y ai réfléchi
b) Le vacarme des liens
c) Le brouillard de la solitude

4 décembre 2012

Le jour et la nuit sont le même animal



Et rien n'incite à la productivité: ni cette fine couche de neige sur les toits, ni cette lumière de cristal brisé, ni les rares feuilles encore accrochées aux branches, rendues presque noires par la dureté des jours qui vont, qui viennent, s'accumulent en strates successives, comme des sédiments.
Des jours qui s'effritent au moindre toucher.

À force, je ne sais même plus pourquoi on bouge.

28 novembre 2012

Aujourd'hui est une étrange journée vide et silencieuse

C'est l'histoire d'un gars qui, jour après jour, écrirais dans son journal intime Aujourd'hui est une étrange journée vide et silencieuse, chaque fois avec le souci de noter avec exactitude ce qu'il ressent, observe.
En relisant son journal, de temps à autre, il éprouverait une gêne (grandissante, au fil des jours) à se découvrir si peu capable de renouveler son propos.
Après quelques mois, il abandonnerait l'idée d'écrire ce journal, finirait par le ranger au fond d'un tiroir, abandonnant du même coup le projet d'écrire.

12 novembre 2012

Devenir soleil

Plus j'avance, plus je me rapproche de la réalité.

Je relis cette phrase et je la trouve tristement banale. Et un peu merveilleuse aussi. L'effet que ça me fait quand je lis des témoignages dans l'Itinéraire. Là, c'est de moi. Le fruit de quarante années à ruminer. Je me dis: Tout ça pour ça. Ou plutôt: Tout ça pour ça?

Je crois, en effet, qu'il faut une quarantaine d'années pour s'asseoir sur un balcon, un après-midi d'automne, au soleil, contempler un vieux pneu abandonné sur le trottoir, et comprendre qu'on est en train de se rapprocher de la réalité, lentement mais sûrement: Comme l'ivrogne de l'autre côté de la rue, qui doit bien mettre dix minutes, un an, un siècle, à porter sa cigarette du cendrier jusqu'à ses lèvres. Je sais tout aussi bien que lui qu'entre la coupe et les lèvres, il y a la mort. C'est pourquoi je cherche aussi cet effet de ralenti, et parfois le trouve. À la vitesse d'un ruminant donc, vaguement inspiré, je continue d'avancer.

Vouloir toucher cette réalité trop vite peut causer la mort. Et puis ça ne s'achète pas non plus, quoi qu'on fasse le commerce de ce besoin, comme des autres. Le chien a soif, le chien veut boire... il devra payer.
Et si on pouvait crever l'enveloppe derrière laquelle se cache cette réalité, on trouverait quoi, de toute façon? Peut-être même pas une vision éblouissante de l'univers. Peut-être même pas un vieux-à-barbe-qui-sait-tout-et-qui-consent-finalement-à-nous-l'expliquer. Peut-être même pas la merveilleuse petite chatte mouillée dont t'as toujours rêvé. D'après moi, de l'autre côté, y a une pièce vide. Peut-être une sorte de chambre réfrigérée pour entreposer les vidanges, comme dans les grands hôtels, restaurants, etc. Et un bruit de compresseur aussi. Oui, un bruit de compresseur.
Et puis j'ai personnalisé cette vision, avec le temps. Ça serait plutôt un immense compartiment, dans un vieil entrepôt abandonné. En quittant ce monde vétuste, rasé de près, on me donnerait enfin les clés de ce compartiment. J'y trouverais, tout au fond, sous l'éclairage faiblard d'une lampe, quelques caisses de bois recouvertes de poussière. Il y aurait un tampon, sous la poussière. Chicago. Albuquerque. Hong Kong. Singapour. Bref, le nom d'un ailleurs. J'ouvrirais une de ces caisses pour découvrir, le coeur battant la chamade, des douzaines de bouteilles de gnôle datant de la prohibition. Je m'assiérais par terre, ferait délicieusement couiner un des bouchons, et me prendrait une grande rasade de tord-boyau, et puis une autre. Et encore une autre: assez pour m'allumer le coeur comme un soleil, tu vois? Au final, je deviendrais soleil.
Ma nuit éternelle prendrait l'allure d'une cuite avec Béchet, Mezzrow et autres Cab Calloway tourbillonants autour de moi, leurs clarinettes faisant office de chandelles.
Mourir veut dire revivre. Rien de ce qui fut n'est enfoui trop loin pour qu'on ne puisse l'atteindre.

Et puis j'en ai eu soudain marre de rêvasser, comme ça, sur la balcon. Marre de tout ce jazz, de toutes ces images poussiéreuses. J'ai eu envie de me dégourdir les jambes, d'abandonner ces ruminations philosophico-poétiques au profit de la fiction, sans préavis, en plein milieu du texte.
J'ai donc ébranlé ma grande carcasse, descendu l'escalier pour arpenter la rue nimbée de soleil, mon ipod en main, des scorpions plein les oreilles. Je m'enivrais, littéralement, en plein solo de guitare, au moment où cet espèce de petit chien idiot, à peine plus gros qu'un rat, s'est mis à courir en ma direction, freiné brutalement dans sa course par une chaîne le reliant à une dame âgée, affairée à ramasser quelque détritus devant sa maison. Le choc rendit sa stupide face écrasée -façon bouledogue, encore plus ridicule, accentuant l'effet de strabisme divergeant, l'animal exhibant sa petite langue rose restée coincée au dehors.
Et en une fraction de seconde, dans ce qui constitue sans doute le geste le plus spontané de toute ma vie, je me suis rué sur la bête stupéfiée, gonflé d'une joie dévastatrice comme de la rage, me suis emparé du petit corps nerveux d'une main de fer, et sous les cris horrifiés de la vieille, ai concentré toute la rage contenue de quarante années d'existence en une morsure bestiale incalculable, cosmique.
Dans un déferlement euphorique, je sentais les petites côtes se briser sous mes dents, le sang chaud gicler sur mon visage et l'herbe alentour, les trippes exploser dans un tintamarre d'odeurs puantes, de cris stridents qui me sciaient les tympans, de douleur sur mon crâne; La vieille, qui tentait de m'immobiliser à grands coups de râteau, s'écroula, les yeux exorbités, le teint violet, une main crispée sur le coeur...
Une voiture klaxonnait à tout rompre; des hommes s'amenaient vers moi en hurlant.

À ce moment, je fis une pause, fermai les yeux et, relâchant tous les muscles de mon corps, me laissai choir dans le vacarme du monde extérieur. Je me souviens avoir exprimé le souhait, tandis que je m'écroulais dans l'herbe, de ne plus jamais ouvrir les yeux. Le soleil filtrait à travers mes paupières.
Je touchais la réalité.

Je devenais soleil.

21 octobre 2012

On en est toujours là



Le seul fait d'exister, c'était déjà plus que suffisant pour me combler!
Ce malaise d'exister, est-ce qu'il ne vient pas avant tout de ce qu'on se paie le luxe d'être insatisfait, de trouver qu'on ne vit pas à suffisance?
-Yukio Mishima, Le Pavillon d'or

13 octobre 2012

Je préfère t'embrasser

Tu vois l'océan de brouillard, là, dans mon sourire? Bien épais, bien foncé, bien lourd.
Non tu ne vois pas?

Moi je le vois, même sans miroir, chaque fois que j'ouvre grand ma porte pour t'accueillir, toi resplendissante, aveugle, venue d'un autre monde. Tu défiles tout tes cliquetis de bonheur -et autres merveilleux charmes, dans cette épaisse noirceur qui règne ici, toujours prête à bondir pour embrasser, tandis que dans ton dos je dissimule des gaz noirs et nocifs, destinés à personne. Oh, si quelqu’un savait!
Je cherche quelque chose à t’offrir. Je fouille dans l’univers matériel.
Veuillez vous asseoir, mademoiselle.

Et puis du fin fond d’abysses toutes personnelles, je parviens grâce à un système d’alambics, à laisser remontrer quelque atome de joie, vraiment trois fois rien, qui me glisse entre les doigts, pour choir dans ta paume ouverte. L'apparence d'un mot d'accueil. Et là, généralement, tu bondis. Moi je réponds en te faisant l'amour. Un truc emprunté au cinéma.

Je voudrais déposer ma tête dans un autre écueil, loin de toi, pour t’épargner, mais le monde n'est pas du tout vaste. On y trouve à peine de quoi respirer.
Il s'écoule une seconde. Une deuxième. Je ressens un vertige épouvantable, à l'idée de cette masse colossale, noire, toute intérieure, que je déverse à tout moment dans l'univers pour éviter qu'il paraisse quoi que ce soit sur mon visage. Y aura bientôt un trou noir dans le secteur.

Et il me vient parfois l'envie de te raconter tout ça. Mais bien entendu, selon l'usage, comme tu sais, je préfère t'embrasser.

30 août 2012

L'étal

Peu de gens s'arrêtent à cet étal du marché. Et les acheteurs sont rarissimes. Tout de même presque chaque jour, l'on réalise une vente ou deux. Et même trois, quatre, les jours de fête. Le raffinement gastronomique gagne de plus en plus d'adeptes, il faut croire, et nombreuses sont les boucheries qui cherchent à obtenir, aujourd'hui, le certificat d'agrégation autorisant la vente de produits carnés d'origine humaine.
Certains commerçants, peut-être, font preuve d'une trop grande audace, et parviennent à soulever l'indignation d'individus -des cas isolés, certes, chez qui sommeille encore un vieux fond de moralité judéo-chrétienne.
À la boucherie du marché, par exemple, on n'hésite pas à présenter sur glace un tronc humain entier, piqué de cartons indiquant le prix au kilo des différentes parties. Mettons sur le compte de l'humour que même la tête, pourtant sectionnée, trône (yeux clos, tout de même) à côté du tronc, face au public. Et oui, l'on doit essuyer, à l'occasion, quelque crise; Il arrive même qu'on doive demander l'intervention des agents de sécurité.

Aujourd'hui, samedi, c'est jour de grand achalandage. L'ambiance particulièrement plaisante de septembre a succédé à la canicule du mois d'août, et les producteurs agricoles viennent présenter avec fierté leurs plus beaux fruits et légumes de l'année. Un violoncelliste interprète une suite de Bach devant une montagne d'épis de maïs, des poivrons, des tomates multicolores. Un musicien péruvien a plutôt choisi la proximité des gousses d'ail, oignons, poireaux. Des chefs cuisiniers cherchent à se faufiler, les bras pleins, yeux rageurs, parmi la foule de citadins nonchalants. Le soleil fait briller le verre fumé des lunettes, et l'émail des innombrables sourires, tandis que des enfants hurlent au désespoir.

C'est dans l'étroit corridor, toujours bondé, menant des comptoirs extérieurs aux boutiques, que l'on retrouve la boucherie, la seule de ce marché, à offrir ce qui constitue le dernier fleuron d'une culture gastronomique en plein essor.
Le cannibale moyen est souvent un homme, la quarantaine ou la cinquantaine, d'allure aisée, cultivée, sûr de lui, paraissant connaître les différentes coupes, méthodes de cuisson, et conversant la plupart du temps de façon plaisante avec le boucher ou d'autres badauds curieux, cherchant à s'instruire, selon l'ambiance obligatoirement conviviale du marché public.
Quelque regard réprobabteur, ou commentaire critique, se butte immédiatement au certificat d'agrégation gouvernemental, ici fièrement placardé. Des enfants horrifiés sont vite entraînés plus loin par leurs parents. Mais l'immense majorité se contentera simplement de passer son chemin, l'attention portée vers les boutiques de produits fins, les fromageries, et autres commerces adjacents.

Cette fois c'est un couple, bras dessus, bras dessous, qui ralentit le pas et s'immobilise devant l'étal. Des amoureux, la cinquantaine, soudés par une connivence, une énergie animale, une sexualité que l'on devine riche et florissante, que des manières extrêmement civilisées camouflent à peine. L'homme caresse le dos de la femme de façon ininterrompue, celle-ci l'embrasse langoureusement, au moment où le commis, gêné, attend de pouvoir les servir.  l'homme demande à parler directement au boucher. Celui-ci, affairé à l'arrière boutique, abandonne ses outils, se lave les mains et s'amène aussitôt, tout sourire, presque ému. Il s'agit de clients réguliers: des connaisseurs, comme on en rencontre encore trop peu, pense le boucher. Le couple s'enquiert de la provenance de la viande, de sa fraîcheur. Et le commerçant, avec force gestes et sourires, s'empresse de rassurer ses clients, de toute façon conquis d'avance. Il s'agit d'avantage ici de communier, que d"échanger réellement des propos de nature technique. Nous sommes entre gens de confiance.
Le boucher ordonne au commis d'apporter le tronc vers l'arrière. Celui-ci s'exécute, reviens quelques minutes plus tard avec des parties moins facilement identifiables, probablement des coupes de la cuisse, ou du mollet, de la viande de fesse ou d'épaule, à braiser, et même des sacs contenant doigts et orteils par dizaines, à moindre prix, destinés aux bouillons. Le jeune employé réorganise le tout autour de la tête, sur les cubes de glace.
Le couple, manifestement heureux, s'éloigne du comptoir avec un énorme paquet soigneusement ficelé, dans un sac de plastique identifié aux couleurs de la boucherie, lancés dans une savoureuse discussion concernant l'achat d'une bouteille de vin rouge. L'on évoque un certain pinot noir de Nouvelle-Zélande, qui avait été merveilleux avec de l'agneau...

Les agents de sécurité passent à ce moment, adressent au boucher des salutations aimables. Des badauds s'immobilisent à quelques pas, incertains. Le boucher leur sourit. Ce sera une bonne journée.

25 février 2012

Clair/obscur

C'est comme de vouloir serrer dans ses bras un coup de vent. Trop immense.
Ou changer de face pour celle d'un mourant.

Juste avant de m'endormir j'ai voulu l'écrire.
Puis j'ai pensé qu'une telle évidence allait marquer chaque minute de ma vie désormais, de toute façon, qu'il était donc inutile de troubler un aussi délicieux décrescendo pour griffonner encore un autre bout de papier.
Et comme des milliers de fois auparavant, je me suis réveillé en plein goudron, la mémoire vide comme une ampoule de lampe. La gueule à terre.

Tout était à nouveau clair. Et obscur.
Livres jamais lus parmi la poussière du plancher.

Dernier message rue Marmier

C'est la fin pour Rue Marmier. Parce que j'habite maintenant loin de cette rue, et que je me situe ailleurs aussi, sur tous les plan...