Je ne sais pas pourquoi, ce matin je m'attends à découvrir, par exemple, qu'une famille habitait sur le toit de la maison depuis toujours, sans que je le sache.
Le père, loqueteux, penché au dessus du vide, qui demande à manger pour sa marmaille, dans des gestes d'étranger.
Ou à trouver une bête sauvage tapie au fond d'une mémoire de la cuisine, paniquée.
Ou qu'un boeing a percuté l'une des deux tours jumelles, encore.
Que serait la fête, sans tristesse?
Perdu l'habitude du calme. De la lumière qui se dépose sur un bouquet de fleurs, en paix avec l'ombre. De la rue mouillée, brillante, déserte.
Dans l'attente d'un retour à l'état de panique familier, les boyaux sortis du ventre, suspendus aux branches de l'arbre.
Parmi l'agrile du frêne.
30 août 2015
7 juin 2015
La terre tremble en permanence
Quel calme ce soir ; quel déséquilibre. On ne va peut-être même pas parler.
On va s’asseoir dans la nuit, tandis que le monde rate sa vie.
Mais comment t’as fait? Comment t'as fait pour vivre?
J’ai failli dire. Ça et : je regrette l’hiver.
Toutes phrases impopulaires, à éviter lors d’une entrevue d'emploi,
d’une nuit d’été.
Nous sommes à la recherche d’une personne triste pour occuper ce poste,
avais-tu claironné. Mais j’ai pu mal comprendre.
On entendait une mouche voler.
Curieux comme en ta présence, toujours, j’éprouve l’envie du mot luire.
On va s’asseoir dans la nuit, tandis que le monde rate sa vie.
Mais comment t’as fait? Comment t'as fait pour vivre?
J’ai failli dire. Ça et : je regrette l’hiver.
Toutes phrases impopulaires, à éviter lors d’une entrevue d'emploi,
d’une nuit d’été.
Nous sommes à la recherche d’une personne triste pour occuper ce poste,
avais-tu claironné. Mais j’ai pu mal comprendre.
On entendait une mouche voler.
Curieux comme en ta présence, toujours, j’éprouve l’envie du mot luire.
23 mars 2015
Aucune lueur ne meurt
Il
s’agit de lumière ce que tu as choisi d’enfouir dans le creux de
tes mains vers la fin de cet après-midi puis tout au fond d’une
poche de ce pantalon que tu comptes oublier pendant des années au
fond du garde-robe sous un bordel de boîtes n’est-ce pas.
Tout
ça pour rêver, la nuit. Tout ça pour grincer des dents. Ou
peut-être sans raison précise, sachant qu'aucune lueur ne meurt.
Imagine
qu’à partir d’un certain moment de ta vie, tu te mettes à
entendre une voix grasse, inextinguible, en sourdine, qui
marmonne continuellement, sans que tu puisses en comprendre un seul mot.
C’est affolant au début, puis on tolère. La voix devient hurlante, parfois défonce les murs... On s'habitue.
Des années passent, avant qu'on puisse ouvrir les yeux même une seconde.
C’est affolant au début, puis on tolère. La voix devient hurlante, parfois défonce les murs... On s'habitue.
Des années passent, avant qu'on puisse ouvrir les yeux même une seconde.
Tu vois cette lumière, ce soir, sous la porte, et le silence alentour?
Ne te lève surtout pas, ne va pas ouvrir.
Ne te lève surtout pas, ne va pas ouvrir.
Je ne sais pas c’est quelle époque et je ne veux pas le savoir.
8 mars 2015
Porte ouverte aux malheurs
Je ne sais pas ce qui me rend tellement fébrile : Soit la perspective d’écrire avec une plume de feu, soit de me perdre dans un pathétique bordel d’images chaotiques et inutiles qui, en fin de compte, composent mon univers mental.
De toute façon, je suis fait comme un rat. La moustache en moins. Je lutte pour trouver une sortie.
C’est comme quand on roule pendant des heures à 140 sur l’autoroute, la nuit, et que d’un coup, sans réfléchir et sans raison, on bifurque pour s’engouffrer dans une sortie bâtarde, minuscule, même pas indiquée, où personne ne va jamais, et qu’on atterrit sur une route de terre cahoteuse, où la seule lumière est celle de nos phares, plaquée sur un mur de noirceur opaque.
On imagine le loup bleu qui viendrait nous accueillir si on avait le malheur d’immobiliser la voiture, d’éteindre le moteur, d’ouvrir la portière et d’attendre quelques minutes, violant l'air pur de notre haleine.
Et puis bien entendu, suivant notre inclination naturelle, on s’arrête, coupe le moteur. On ouvre la portière, détache notre ceinture, et on ose un pas dehors.
On s’avance, dans la noirceur, à pas de loup, la respiration trop ample, des coups de tambour au coeur.
En quête d'éclaircissements.
De toute façon, je suis fait comme un rat. La moustache en moins. Je lutte pour trouver une sortie.
C’est comme quand on roule pendant des heures à 140 sur l’autoroute, la nuit, et que d’un coup, sans réfléchir et sans raison, on bifurque pour s’engouffrer dans une sortie bâtarde, minuscule, même pas indiquée, où personne ne va jamais, et qu’on atterrit sur une route de terre cahoteuse, où la seule lumière est celle de nos phares, plaquée sur un mur de noirceur opaque.
On imagine le loup bleu qui viendrait nous accueillir si on avait le malheur d’immobiliser la voiture, d’éteindre le moteur, d’ouvrir la portière et d’attendre quelques minutes, violant l'air pur de notre haleine.
Et puis bien entendu, suivant notre inclination naturelle, on s’arrête, coupe le moteur. On ouvre la portière, détache notre ceinture, et on ose un pas dehors.
On s’avance, dans la noirceur, à pas de loup, la respiration trop ample, des coups de tambour au coeur.
En quête d'éclaircissements.
17 janvier 2015
Torréfaction du malt
On ne le comprend bien que quand on hallucine, que quand ce moment dure, un tronçon de rue en plein occiput, suspendu.
Je veux me faire voir des étoiles, à coup de dettes à payer, à coup du sentiment étrange d’être sur la terre en train de respirer ; À coup de panique parce que la nuit commence, le verbe coincé entre les dents, à moitié soûl, à l’âge de quarante-trois ans, avec la perspective de peut-être demain pouvoir ramper comme une limace sur un misérable morceau de sucre probablement salé.
Mais d’où vient qu’on aime la bière?
Je veux me faire voir des étoiles lourdes, grasses du carburant de la terre ; des étoiles noires éphémères qui s’éteignent à coups de tessons de bouteille au milieu du cerveau ; qui dégoulinent toute la nuit sur le ciment dur où s’interrompt la pensée noire de monde obscur.
Poussière cérébrale semblable à de la neige ; Engrenage de plomb et d’asphalte mélangés ; Terre noire d’une clarté au bord du rêve ; Montagne de lieux écroulés.
Lumière confidentielle du ciel.
Ce que j’aime c’est sombrer.
9 janvier 2015
La persistance de l'instinct chez les êtres vivants, sous les apparences de l'intelligence
La persistance de l'instinct chez les êtres vivants, sous les apparences de l'intelligence, est pour moi l'un des spectacles les plus intimes et les plus constants. Le déguisement irréel de la conscience ne sert qu'à mettre en relief, à mes yeux, cette inconscience qui ne déguise rien.
De la naissance à la mort, l'homme vit esclave de cette extériorité à lui-même qui est celle des animaux. Durant sa vie entière, il ne vit pas, mais végète, à un degré supérieur et avec une plus grande complexité. Il suit certaines normes sans même savoir qu'elles existent, ni qu'il les suit, et ses idées, ses sentiments, ses actes sont tous inconscients - non pas qu'il manque aux hommes la conscience, mais parce qu'ils n'ont pas deux consciences.
L'intuition vague de ne posséder qu'une illusion - voilà le lot, et pas davantage, des plus grands hommes.
Je suis le fil - en laissant ma pensée divaguer - de l'histoire banale des vies banales. Je vois combien les gens sont esclaves, en tout, de leur tempérament inconscient, des circonstances extérieures imposées du dehors, des élans les poussant ou non au contact avec autrui, et qui dans ce contact même, par lui et grâce à lui, s'entrechoquent comme des coquilles de noix.
Combien de fois ai-je entendu répéter cette phrase qui symbolise toute l'absurdité, tout le néant et toute l'inconnaissance verbale de la vie, cette phrase qu'on prononce à propos d'un quelconque plaisir matériel : « Voilà tout ce qu'on emporte de la vie... » Emporter? Pour quoi faire? Pour emporter où? Que ce serait triste de les éveiller de l'ombre par une question pareille... Seul un matérialiste peut prononcer une telle phrase, parce que pour la prononcer il faut être, même inconsciemment, matérialiste. Que pense-t-il donc emporter de la vie, cet homme, et comment? Où croit-il emporter sa côte de porc arrosée de vin rouge?
De la naissance à la mort, l'homme vit esclave de cette extériorité à lui-même qui est celle des animaux. Durant sa vie entière, il ne vit pas, mais végète, à un degré supérieur et avec une plus grande complexité. Il suit certaines normes sans même savoir qu'elles existent, ni qu'il les suit, et ses idées, ses sentiments, ses actes sont tous inconscients - non pas qu'il manque aux hommes la conscience, mais parce qu'ils n'ont pas deux consciences.
L'intuition vague de ne posséder qu'une illusion - voilà le lot, et pas davantage, des plus grands hommes.
Je suis le fil - en laissant ma pensée divaguer - de l'histoire banale des vies banales. Je vois combien les gens sont esclaves, en tout, de leur tempérament inconscient, des circonstances extérieures imposées du dehors, des élans les poussant ou non au contact avec autrui, et qui dans ce contact même, par lui et grâce à lui, s'entrechoquent comme des coquilles de noix.
Combien de fois ai-je entendu répéter cette phrase qui symbolise toute l'absurdité, tout le néant et toute l'inconnaissance verbale de la vie, cette phrase qu'on prononce à propos d'un quelconque plaisir matériel : « Voilà tout ce qu'on emporte de la vie... » Emporter? Pour quoi faire? Pour emporter où? Que ce serait triste de les éveiller de l'ombre par une question pareille... Seul un matérialiste peut prononcer une telle phrase, parce que pour la prononcer il faut être, même inconsciemment, matérialiste. Que pense-t-il donc emporter de la vie, cet homme, et comment? Où croit-il emporter sa côte de porc arrosée de vin rouge?
-Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité
1 janvier 2015
Le jour de l'an
L’animal qui s’ébranle
à côté du fer dans la ruelle
est un trop gros gibier
pour continuer de vivre
Ses yeux roulent
jusque dans les tanins morts du ciel
fermé aujourd’hui
J’attends avec les autres
extirpés des logements
d’apercevoir la première coulée
de lave ou d’asphalte
Je lance ma camisole de laine
dans la neige fumante
et retiens mes deux bras de tomber
Personne ne sait quoi faire pour que la journée passe
Et à chaque nouvelle minute
quelqu’un perd son souffle
dans les fonds caverneux
de l’immense poitrine
brûlante
à côté du fer dans la ruelle
est un trop gros gibier
pour continuer de vivre
Ses yeux roulent
jusque dans les tanins morts du ciel
fermé aujourd’hui
J’attends avec les autres
extirpés des logements
d’apercevoir la première coulée
de lave ou d’asphalte
Je lance ma camisole de laine
dans la neige fumante
et retiens mes deux bras de tomber
Personne ne sait quoi faire pour que la journée passe
Et à chaque nouvelle minute
quelqu’un perd son souffle
dans les fonds caverneux
de l’immense poitrine
brûlante
13 décembre 2014
Petite fée des brumes
J’ai enlevé le bruit, augmenté la luminance et enfin pu revoir ton visage dur comme ciel.
T’as d’beaux yeux indéchiffrables, tu sais? Ou plutôt t’avais.
Parce que t’es tombée dans l’oubli, un jour pas si lointain. T’as sali l’insoluble et choisi de te défiler.
Un choix discutable dont on a jamais parlé.
Mais t’as laissé traîner dans le ciel quelque chose comme une planche de salut.
Un bout de prélart virtuel, couleur crépuscule, au motif abstrait.
Quelque chose qui s'étiole.
Petite fée des brumes, sur le point d’expirer, tu sais que je rêve.
Mais je comprends et je souhaite continuer.
T’as d’beaux yeux indéchiffrables, tu sais? Ou plutôt t’avais.
Parce que t’es tombée dans l’oubli, un jour pas si lointain. T’as sali l’insoluble et choisi de te défiler.
Un choix discutable dont on a jamais parlé.
Mais t’as laissé traîner dans le ciel quelque chose comme une planche de salut.
Un bout de prélart virtuel, couleur crépuscule, au motif abstrait.
Quelque chose qui s'étiole.
Petite fée des brumes, sur le point d’expirer, tu sais que je rêve.
Mais je comprends et je souhaite continuer.
4 décembre 2014
Cap espoir
Lancer mes pantoufles de toutes mes forces dans l’appartement est ma révolte de prédilection. Ça ne se downloade pas en application malheureusement.
Le monde s’intériorise et s’endort, tout doucement... T'entends? Il faut s’approcher d’un peu plus près : Des hurlements à peine audibles, voire un chantage intérieur, personnel. Un objet de miracle blanc, à la fois mât et brillant, comme un gros bloc de sel.
Mais ça ne veut rien dire.
J’entends rendre l’âme toute la nuit, à satiété, faire des desseins que personne n’aimera. Mais on pourra effacer ou choisir la couleur, en un clin d’oeil hyper violent.
Je pense aux années qui passent dans la pénombre et je te le dis, c’est dément!
Se fendre la gueule, je connais. L’impact est dérisoire mais l’effort fatigue. Comprendre, s’évanouir. Comprendre encore, des paroles marmonnées en guise de coïncidence.
Faut garder le cap, et surtout, ne pas perdre le fil.
Les gens ont la foi jusqu’à ce qu’ils meurent.
Le monde s’intériorise et s’endort, tout doucement... T'entends? Il faut s’approcher d’un peu plus près : Des hurlements à peine audibles, voire un chantage intérieur, personnel. Un objet de miracle blanc, à la fois mât et brillant, comme un gros bloc de sel.
Mais ça ne veut rien dire.
Je pense aux années qui passent dans la pénombre et je te le dis, c’est dément!
Se fendre la gueule, je connais. L’impact est dérisoire mais l’effort fatigue. Comprendre, s’évanouir. Comprendre encore, des paroles marmonnées en guise de coïncidence.
Faut garder le cap, et surtout, ne pas perdre le fil.
Les gens ont la foi jusqu’à ce qu’ils meurent.
26 septembre 2014
A través de
Je ne sens même pas que la journée passe
imagine
tellement je l'ai de travers
T'es là je crois
tu sais j'ai même peur
que tu sois
Imagine
qu'il n'y a plus vraiment de jours
Tout le temps la brunante
Ta conscience qui peine à s'éveiller
s'endormit
Tout le temps ce même bleu
qui te passe
a través de
imagine
tellement je l'ai de travers
T'es là je crois
tu sais j'ai même peur
que tu sois
Imagine
qu'il n'y a plus vraiment de jours
Tout le temps la brunante
Ta conscience qui peine à s'éveiller
s'endormit
Tout le temps ce même bleu
qui te passe
a través de
20 septembre 2014
À la manière de...
De ces autoportraits réalisés entre 2002 et 2004, avant les blogues, avant que je possède un appareil photo numérique, je gardais une sorte de souvenir coupable... un peu comme de la fois où on s'est branlé aux chiottes, à l'école, adolescent. On ne le dit à personne, même si c'était bien.
Ces photos, je ne les ai à peu près jamais montrées.
Hier, en découvrant l'oeuvre de Francesca Woodman sur le blogue de Mita Ghoulier, j'ai été frappé. C'est comme si ces autoportraits avaient été faits à la manière de... Francesca Woodman! Ça me semble assez proche du pastiche...
Pourtant je connais son oeuvre depuis 2 jours. Mes autoportraits traînaient dans une boîte depuis 10, 12 ans.
Comme c'est étrange.
13 mai 2014
Matin du 13 mai
C'est une femme qui n'avait jamais existé.
Dans le rêve, pourtant, elle était là, trépidante de vie. J'étais très amoureux.
Et conscient, aussi, qu'il ne me serait plus possible de prolonger le sommeil davantage.
Tu comprends que bientôt je vais ouvrir les yeux, et qu'on ne se reverra plus jamais?
Il y eut une dernière seconde, un dernier regard, extrêmement intense.
Dans le rêve, pourtant, elle était là, trépidante de vie. J'étais très amoureux.
Et conscient, aussi, qu'il ne me serait plus possible de prolonger le sommeil davantage.
Tu comprends que bientôt je vais ouvrir les yeux, et qu'on ne se reverra plus jamais?
Il y eut une dernière seconde, un dernier regard, extrêmement intense.
26 avril 2014
À quoi ça sert la lumière?
Cette vieille pomme rabougrie, elle est pour moi.
Laissé quelques sous noirs sur le comptoir, suis sorti.
Dehors inspirait, expirait.
Faciès blanc, faciès d’argent.
Je n’ai même pas envie de dire.
Juste exulter sombrement.
Qu’est-ce que c’est que le monde?
Tête en limailles de fer. Corps en nuages.
Monde de pleurage, de scintillement ; Monde buriné de partout, à force de coups.
On peut réduire le bruit en augmentant la luminance.
Me suis vu marcher, de l’autre côté de la rue, avec ce drôle d’air humain.
Les pages de mon cahier tournaient toutes seules, impossible d’écrire.
Plutôt voir des sons emplir le ciel. Crier.
Le temps de rentrer.
Déposer mes vieilles bottes devant la porte.
Cuir et bois grincent. L’acier brille.
Tenter de résumer toute une vie en quelques pépins.
Coeur de pomme sur le trottoir, oublié.
Rembruni.
Laissé quelques sous noirs sur le comptoir, suis sorti.
Dehors inspirait, expirait.
Faciès blanc, faciès d’argent.
Je n’ai même pas envie de dire.
Juste exulter sombrement.
Qu’est-ce que c’est que le monde?
Tête en limailles de fer. Corps en nuages.
Monde de pleurage, de scintillement ; Monde buriné de partout, à force de coups.
On peut réduire le bruit en augmentant la luminance.
Me suis vu marcher, de l’autre côté de la rue, avec ce drôle d’air humain.
Les pages de mon cahier tournaient toutes seules, impossible d’écrire.
Plutôt voir des sons emplir le ciel. Crier.
Le temps de rentrer.
Déposer mes vieilles bottes devant la porte.
Cuir et bois grincent. L’acier brille.
Tenter de résumer toute une vie en quelques pépins.
Coeur de pomme sur le trottoir, oublié.
Rembruni.
14 avril 2014
9 avril 2014
Message de fin de soirée
Même en avalant du vin sans le goûter, sans regarder l’étiquette, tu ne devines pas mieux la réalité : Dans l’oscillation, le plaquage du mur le plus proche contre le plus lointain, ton esprit ne devient pas matière. Tu ne peux pas toucher ce qui est hors de toi, comme la mouche devant la fenêtre, qui maintient son élan jusqu’à ce que la douleur devienne aussi vaste que l’horizon qu’elle désirait. Couche-toi donc! disait la voix brisée, un peu endormie.
Impossible de répondre avec des mots.
Tu avances les grognements (qui te vaudront des coups plus tard quand tu changeras d’apparence) et qui, selon ma perception, possèdent la même valeur qu’un bouquet de fleurs sauvages attachées avec de la grosse corde. Enfin. Je te bénis! Je bénis ton âge actuel!
Je refais souvent le rêve du clodo appuyé sur le mur d’un vieil édifice, quelque part dans la ville, dont la bouteille de vin (vide) s’échappe et roule bruyamment sur l’asphalte, qui hurle Je t'aime encore! des années durant. Le monde a peur de ça.
L’immense usine intestinale de son corps propulse des gaz épicés jusque dans le ciel, formant un nuage doré, qu’il contemple d’abord, qu’il cherche ensuite à prendre dans des gestes semblables à ceux d’un bébé, aussi poignants, malgré l’absence totale de musique.
Pense-t-il à une femme qui existe? À une femme qui a existé?
Silence d’un, de plusieurs grains de sable. Silence dur. Dans une baignoire, quelque part, une petite crotte flotte.
Je ne veux pas ouvrir les yeux tout de suite.
Demain, le nuage va se dissiper. Un monstre à tête d’homme va te faire un signe que tu ne comprendras pas. Tu vas continuer ton chemin, récompensée à chacun de tes pas (timides) par une bouffée de joie éphémère.
C’est dans des circonstances semblables, j’imagine, qu’on va se revoir.
Impossible de répondre avec des mots.
Tu avances les grognements (qui te vaudront des coups plus tard quand tu changeras d’apparence) et qui, selon ma perception, possèdent la même valeur qu’un bouquet de fleurs sauvages attachées avec de la grosse corde. Enfin. Je te bénis! Je bénis ton âge actuel!
Je refais souvent le rêve du clodo appuyé sur le mur d’un vieil édifice, quelque part dans la ville, dont la bouteille de vin (vide) s’échappe et roule bruyamment sur l’asphalte, qui hurle Je t'aime encore! des années durant. Le monde a peur de ça.
L’immense usine intestinale de son corps propulse des gaz épicés jusque dans le ciel, formant un nuage doré, qu’il contemple d’abord, qu’il cherche ensuite à prendre dans des gestes semblables à ceux d’un bébé, aussi poignants, malgré l’absence totale de musique.
Pense-t-il à une femme qui existe? À une femme qui a existé?
Silence d’un, de plusieurs grains de sable. Silence dur. Dans une baignoire, quelque part, une petite crotte flotte.
Je ne veux pas ouvrir les yeux tout de suite.
Demain, le nuage va se dissiper. Un monstre à tête d’homme va te faire un signe que tu ne comprendras pas. Tu vas continuer ton chemin, récompensée à chacun de tes pas (timides) par une bouffée de joie éphémère.
C’est dans des circonstances semblables, j’imagine, qu’on va se revoir.
31 mars 2014
Nature morte
j'ai toujours voulu qu'elle meurre
c'est ma mère Elle est en train de mourir
le prénom s'unit à la personne
comme le nahual
femme grande forte résolue
elle a détesté son prénom de lutin minuscule
vaporeux charmant et redoutable
il ne la définissait pas ne la décrivait pas
elle n'a jamais pu devenir son prénom
elle m'en a assigné un avec des traits indélébiles
j'ai détesté mon prénom
un à ma soeur un avec des traits indélébiles
elle a détesté son prénom
personne n'a pu devenir son prénom
arrive la mort
à cet instant
enfin
ma mère minuscule
comme un lutin
comme son prénom
arrive la mortje n'ai pas pu la caresser
je n'ai pas pu tenir sa main
lasse
je suis restée à deux mètres
la regardant mourir
-Monica Mansour, Nature morte
30 mars 2014
27 mars 2014
Une de mes photos en couverture d'un (autre) livre!
la table dressée toujours impeccable
des nappes brodées ou frangées avec leurs serviettes assorties
la vaisselle de porcelaine anglaise
la verrerie en cristal taillé
l'argenterie sortie de son meuble
le dessous de bouteille décoré de raisins
la table impeccable
les plateaux présentent divers délices
les fleurs au centre
cérémonie quotidienne
pour plaire aux convives
pour manger avec les manières les plus raffinées
pour engager des conversations légères
douces aimables
tous goûtent les plats parfaitement préparés
tous sourient
craignant une raillerie
ou une injure dissimulée
la table impeccable
la tension impeccable
violence silencieuse
brutale
Nature morte/Naturaleza muerta de Monica Mansour, édition bilingue français/espagnol, publié conjointement par les écrits des Forges (Québec) et Casa abierta al tiempo (Mexique).
23 mars 2014
Les aventures d'Ange sur la ligne orange
1- À tous les jours, Ange apercevait le même quêteux au bas de l’escalier roulant, station de métro Beaubien.
Il s’était fabriqué deux pancartes, l’une en français, l’autre en anglais, qui annonçaient la même chose : Fatigué. Affamé. Besoin d’un peu de change pour dormir + manger.
Ange rechignait à se départir de quelques pièces, gagnées à force d’un très long ennui au boulot. D’une part elle soupçonnait l’homme de réserver l’essentiel des aumônes recueillies à l’achat de bouteilles d’alcool fort de qualité déplorable, d’autre part elle préférait réserver cet argent pour nourrir sa passion à elle -enfin, l’une de ses passions : La découverte et la dégustation des vins.
Elle ne détournait par contre jamais le regard, et offrait au quêteux des sourires pour lesquels certains hommes auraient été prêts à débourser beaucoup. Ange débordait de charme, précisons-le. Elle avait appris qu’il lui était préférable, dans beaucoup de situations de la vie, de le contenir le plus possible, de le réfréner : Il était arrivé que des hommes trop vigoureux, rendus fous parfois pour presque rien -l’ébauche d’un sourire, à peine, lui avaient causé des tas d’ennuis.
Elle réservait sa beauté à quelques rares fins finauds, qui parvenaient à provoquer son rire, ou son délicieux sourire, à force d’astuces, et s’en voyaient récompensés ainsi de leur talent, ou encore à des désespérés, comme ce quêteux, qui ne représentaient plus, de toute façon, le moindre danger.
L’homme lui rendait son sourire, et parfois laissait échapper un Merci bien senti.
Ange, en ces occasions, se sentait bon cœur. Elle y trouvait de quoi nourrir l’idée qu’elle était une personne généreuse, et développait une opinion assez favorable d’elle-même. En ce sens, bien qu’elle n’en eût pas conscience, cette générosité bien placée constituait une sorte d’investissement, désintéressé, soit.
Fière d’elle, une fois dehors, elle laissait s’épanouir encore un peu, puis s’évanouir, la lumière de son visage, dont un ou deux chanceux parvenaient encore à profiter, à la dérobée, sur le trottoir, aux lueurs de la brunante.
Ce soir, le quêteux n’arborait plus ses pancartes, Ange avait pu le constater, déjà, de loin. Il semblait ébranlé, plus chancelant qu’à l’habitude. Son manteau, encore en un morceau la veille, était déchiré sur toute l’épaule. La nuit avait été mauvaise.
Lorsqu’elle arriva au bas de l’escalier, trop inquiète, elle n’arriva pas à former un vrai sourire, scrutant le faciès détruit de l’homme.
Celui-ci chercha aussitôt, sur le visage d’Ange, la chaleur dont il avait pris l’habitude, mais ne la trouvant pas, laissa échapper le mot Tristesse, de façon apparemment involontaire. Le mot avait glissé de sa bouche, et s’en était allé choir au bas de l’escalier roulant, comme une feuille morte. Mais Ange avait bel et bien entendu : Tristesse.
Elle voulut répondre quelque chose, hésita un instant, puis, poussée par la foule, continua son chemin et sortit de la station de métro.
Il faisait presque soir, déjà, et il faut dire que la faim la tenaillait. Elle pressa le pas. Un reste de braisé d’agneau aux abricots l’attendait chez elle, et bonheur des bonheurs, au moins la moitié d’une bouteille de ce merveilleux Val de Loire.
2- Ange était une originale. Dans le beau monde, il lui était relativement facile de paraître raisonnable et civilisée, esclave, comme il se doit, des principes de la bienséance. Elle s’amusait même à donner l’exemple dans l’exercice de la politesse et des gestes les plus civilisés et les plus convenus. En réalité, c’était pour elle comme de jouer au théâtre. Et en ce sens, elle appréciait l’exercice, surtout s’il ne s’étirait pas trop. Car plus les idées de grimaces, de singeries, et d’absurdités, qui bouillonaient en elle, tardaient à trouver exutoire, plus ses nerfs s’échauffaient.
Il lui arrivait souvent de drôles d’idées, des idées frôlant l’absurde, dans toutes les situations de la vie. Et elle possédait ce talent, cette audace, nécessaires à leur exécution immédiate. Le texte Théorie et jeu du duende, de Federico García Lorca, était l’une des œuvres fondatrices de sa personnalité. Cela vous en dit beaucoup.
Les trajets en métro lui étaient toujours d’un ennui. Elle éprouvait de la fascination à observer tous ces gens, enfermés en eux-mêmes, persuadés, ou presque, d’être inatteignables. Mais la peur les tenaillaient tous, car ils n’ignoraient pas, au plus profond, à quel point c’était faux. Les êtres évoluaient, toutes chairs à vif, dans un monde où la violence -immense bête à tête chercheuse, allait tôt ou tard s’abattre au hasard. Et la folie et la joie pure pourraient faire partie de ses manifestations, ce qui ne rassurait pas grand monde.
Ange s’amusait à y réfléchir au moment où ce jeune homme entra, station Crémazie : Un garçon de treize ans, gros enfant plein de santé, bien gâté, à l’air maussade, encore exempt de tout attribut viril, il parcourut le wagon du regard, mais aucune place n’était libre, et il comprit que le hasard l’avait désigné à rester, lui seul, debout. Ange remarqua sur son visage imberbe l’expression mal contenue de la frustration. Sans hésiter, elle se leva, effleura la manche du garçon, et arborant un de ses sourires lumineux, sans rien dire (il aurait été risqué, à ce moment, de pouffer de rire) lui désigna son siège. L’adolescent hésita, puis, sans pouvoir englober réellement les tenants et aboutissants de la situation, résolut de s’asseoir, sans dire merci.
Ange continua donc debout. Feignant comme tous les autres passagers de n’éprouver aucune émotion, elle ressentait pourtant une joie, une jubilation intense, à l’idée de sa finesse d’esprit. La beauté de son corps délié irradiait, malgré les vêtements d'hiver, dans cet univers plus beige que nature. Comme si chaque atome de sa chair trépidante, même endormie, ou ensevelie sous les couches de tissus industriels, pouvait rendre n'importe quel homme instantanément fou de désir.
L’adolescent, après l’avoir scrutée longuement, s’engouffra dans un trou noir, et fit le reste du trajet la bouche ouverte. Et humide.
3- Il s’agissait d’une de ces journées où le moral flanche : Un dimanche après-midi neigeux de la fin mars, sans aucune trace de soleil ou d’une couleur autre que le gris, sinon ce blanc bleuté qui, à force d’usure provoque le mal de cœur.
Enfin, le peuple semble avoir abdiqué : le boulevard Saint-Laurent d’ordinaire très fréquenté, à ce niveau, était plutôt vide. Une neige molle, cotonneuse, de fin d’hiver, remplissait presque complètement l’espace désert.
Ange occupait ce poste à la librairie Comptoirmag, spécialisée en magasines, revues, papeterie et romans de format poche, depuis quelques années déjà. Malgré des affaires peu florissantes, son patron semblait déterminé à garder l’établissement ouvert. Allez savoir pourquoi.
Ange s’ennuyait ferme. Le dimanche était une journée sans tâche spécifique, comme l’achalandage était d’ordinaire assez bon, rien d’autre n’était prévu à la tâche. Du haut de son comptoir, elle était absorbée à la contemplation du dehors. Alfred Brendel exécutait les 6 moments musicaux de Schubert, seul au piano, à faible volume, dans un coin.
Ce vieux Brendel grichait, sans doute lui aussi déprimé par la neige. Mais la mélancolie sublime, qu’exprimait la musique, réussissait à percer : Ange aurait pu pleurer.
À ce moment, un client pénétra dans la boutique, retira son capuchon, le secoua pour en faire tomber la neige, et fit claquer ses bottes à l’entrée, avant de se diriger vers les calepins Moleskine, sans même un regard pour Ange. Un type grassouillet, mal rasé, cheveux ébouriffés, début quarantaine, qu’un ennui trop profond avait poussé à sortir de chez lui à la recherche d’une distraction, n’importe laquelle.
Quelconque, pensa Ange, Ils sont tous tellement quelconques. Les mois, les années passaient, et elle gaspillait sa beauté, son esprit, à servir dans cette boutique. Qu’avait-elle à faire avec ces gens? Qu’avait-elle à faire avec les habitants de ce pays? De cette planète?
Le type s’avança vers le comptoir, ayant jeté son dévolu, en fin de compte, sur un simple journal. Il n’avait jusqu’ici même pas levé les yeux pour la voir. Quel minable, pensa-t-elle. Elle ne le salua même pas, ne prit même pas la peine de lui dire le montant exact de son achat, après calcul des taxes, accepta son billet et lui rendit la monnaie dans le creux de sa main tendue. Voulez-vous un sac, monsieur? soupira-t-elle, comme le type tardait à s’éclipser, semblant ruminer quelque idée obscure en réajustant ses lunettes.
À ce moment, l’homme releva la tête, plongea son regard d’enfant dans celui d’Ange, puis, d’un geste assez théâtral, ouvrit les bras comme s’il s’apprêtait à prononcer une bénédiction. Oui madame, je vous le demande, donnez-moi un Sacre, claironna-t-il assez fort, d’une superbe voix de baryton.
Le rire d’Ange vola en éclats, emplissant de manière violente et splendide toute la boutique. L’homme resta prostré un instant, bras ouverts, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, accueillant cette averse de pépites d’or inattendue d’un air satisfait.
Lorsqu’elle parvint à calmer un peu son fou rire, il lui fit un signe ambigu de la main et sortit avec son journal, sans rien ajouter.
Merci, pensa Ange, en regardant l’homme s'engouffrer dans la tempête. Les petits spasmes involontaires, qui continuaient d’agiter sa poitrine, de façon de plus en plus espacée, mirent longtemps à s’estomper complètement.
Il s’était fabriqué deux pancartes, l’une en français, l’autre en anglais, qui annonçaient la même chose : Fatigué. Affamé. Besoin d’un peu de change pour dormir + manger.
Ange rechignait à se départir de quelques pièces, gagnées à force d’un très long ennui au boulot. D’une part elle soupçonnait l’homme de réserver l’essentiel des aumônes recueillies à l’achat de bouteilles d’alcool fort de qualité déplorable, d’autre part elle préférait réserver cet argent pour nourrir sa passion à elle -enfin, l’une de ses passions : La découverte et la dégustation des vins.
Elle ne détournait par contre jamais le regard, et offrait au quêteux des sourires pour lesquels certains hommes auraient été prêts à débourser beaucoup. Ange débordait de charme, précisons-le. Elle avait appris qu’il lui était préférable, dans beaucoup de situations de la vie, de le contenir le plus possible, de le réfréner : Il était arrivé que des hommes trop vigoureux, rendus fous parfois pour presque rien -l’ébauche d’un sourire, à peine, lui avaient causé des tas d’ennuis.
Elle réservait sa beauté à quelques rares fins finauds, qui parvenaient à provoquer son rire, ou son délicieux sourire, à force d’astuces, et s’en voyaient récompensés ainsi de leur talent, ou encore à des désespérés, comme ce quêteux, qui ne représentaient plus, de toute façon, le moindre danger.
L’homme lui rendait son sourire, et parfois laissait échapper un Merci bien senti.
Ange, en ces occasions, se sentait bon cœur. Elle y trouvait de quoi nourrir l’idée qu’elle était une personne généreuse, et développait une opinion assez favorable d’elle-même. En ce sens, bien qu’elle n’en eût pas conscience, cette générosité bien placée constituait une sorte d’investissement, désintéressé, soit.
Fière d’elle, une fois dehors, elle laissait s’épanouir encore un peu, puis s’évanouir, la lumière de son visage, dont un ou deux chanceux parvenaient encore à profiter, à la dérobée, sur le trottoir, aux lueurs de la brunante.
Ce soir, le quêteux n’arborait plus ses pancartes, Ange avait pu le constater, déjà, de loin. Il semblait ébranlé, plus chancelant qu’à l’habitude. Son manteau, encore en un morceau la veille, était déchiré sur toute l’épaule. La nuit avait été mauvaise.
Lorsqu’elle arriva au bas de l’escalier, trop inquiète, elle n’arriva pas à former un vrai sourire, scrutant le faciès détruit de l’homme.
Celui-ci chercha aussitôt, sur le visage d’Ange, la chaleur dont il avait pris l’habitude, mais ne la trouvant pas, laissa échapper le mot Tristesse, de façon apparemment involontaire. Le mot avait glissé de sa bouche, et s’en était allé choir au bas de l’escalier roulant, comme une feuille morte. Mais Ange avait bel et bien entendu : Tristesse.
Elle voulut répondre quelque chose, hésita un instant, puis, poussée par la foule, continua son chemin et sortit de la station de métro.
Il faisait presque soir, déjà, et il faut dire que la faim la tenaillait. Elle pressa le pas. Un reste de braisé d’agneau aux abricots l’attendait chez elle, et bonheur des bonheurs, au moins la moitié d’une bouteille de ce merveilleux Val de Loire.
2- Ange était une originale. Dans le beau monde, il lui était relativement facile de paraître raisonnable et civilisée, esclave, comme il se doit, des principes de la bienséance. Elle s’amusait même à donner l’exemple dans l’exercice de la politesse et des gestes les plus civilisés et les plus convenus. En réalité, c’était pour elle comme de jouer au théâtre. Et en ce sens, elle appréciait l’exercice, surtout s’il ne s’étirait pas trop. Car plus les idées de grimaces, de singeries, et d’absurdités, qui bouillonaient en elle, tardaient à trouver exutoire, plus ses nerfs s’échauffaient.
Il lui arrivait souvent de drôles d’idées, des idées frôlant l’absurde, dans toutes les situations de la vie. Et elle possédait ce talent, cette audace, nécessaires à leur exécution immédiate. Le texte Théorie et jeu du duende, de Federico García Lorca, était l’une des œuvres fondatrices de sa personnalité. Cela vous en dit beaucoup.
Les trajets en métro lui étaient toujours d’un ennui. Elle éprouvait de la fascination à observer tous ces gens, enfermés en eux-mêmes, persuadés, ou presque, d’être inatteignables. Mais la peur les tenaillaient tous, car ils n’ignoraient pas, au plus profond, à quel point c’était faux. Les êtres évoluaient, toutes chairs à vif, dans un monde où la violence -immense bête à tête chercheuse, allait tôt ou tard s’abattre au hasard. Et la folie et la joie pure pourraient faire partie de ses manifestations, ce qui ne rassurait pas grand monde.
Ange s’amusait à y réfléchir au moment où ce jeune homme entra, station Crémazie : Un garçon de treize ans, gros enfant plein de santé, bien gâté, à l’air maussade, encore exempt de tout attribut viril, il parcourut le wagon du regard, mais aucune place n’était libre, et il comprit que le hasard l’avait désigné à rester, lui seul, debout. Ange remarqua sur son visage imberbe l’expression mal contenue de la frustration. Sans hésiter, elle se leva, effleura la manche du garçon, et arborant un de ses sourires lumineux, sans rien dire (il aurait été risqué, à ce moment, de pouffer de rire) lui désigna son siège. L’adolescent hésita, puis, sans pouvoir englober réellement les tenants et aboutissants de la situation, résolut de s’asseoir, sans dire merci.
Ange continua donc debout. Feignant comme tous les autres passagers de n’éprouver aucune émotion, elle ressentait pourtant une joie, une jubilation intense, à l’idée de sa finesse d’esprit. La beauté de son corps délié irradiait, malgré les vêtements d'hiver, dans cet univers plus beige que nature. Comme si chaque atome de sa chair trépidante, même endormie, ou ensevelie sous les couches de tissus industriels, pouvait rendre n'importe quel homme instantanément fou de désir.
L’adolescent, après l’avoir scrutée longuement, s’engouffra dans un trou noir, et fit le reste du trajet la bouche ouverte. Et humide.
3- Il s’agissait d’une de ces journées où le moral flanche : Un dimanche après-midi neigeux de la fin mars, sans aucune trace de soleil ou d’une couleur autre que le gris, sinon ce blanc bleuté qui, à force d’usure provoque le mal de cœur.
Enfin, le peuple semble avoir abdiqué : le boulevard Saint-Laurent d’ordinaire très fréquenté, à ce niveau, était plutôt vide. Une neige molle, cotonneuse, de fin d’hiver, remplissait presque complètement l’espace désert.
Ange occupait ce poste à la librairie Comptoirmag, spécialisée en magasines, revues, papeterie et romans de format poche, depuis quelques années déjà. Malgré des affaires peu florissantes, son patron semblait déterminé à garder l’établissement ouvert. Allez savoir pourquoi.
Ange s’ennuyait ferme. Le dimanche était une journée sans tâche spécifique, comme l’achalandage était d’ordinaire assez bon, rien d’autre n’était prévu à la tâche. Du haut de son comptoir, elle était absorbée à la contemplation du dehors. Alfred Brendel exécutait les 6 moments musicaux de Schubert, seul au piano, à faible volume, dans un coin.
Ce vieux Brendel grichait, sans doute lui aussi déprimé par la neige. Mais la mélancolie sublime, qu’exprimait la musique, réussissait à percer : Ange aurait pu pleurer.
À ce moment, un client pénétra dans la boutique, retira son capuchon, le secoua pour en faire tomber la neige, et fit claquer ses bottes à l’entrée, avant de se diriger vers les calepins Moleskine, sans même un regard pour Ange. Un type grassouillet, mal rasé, cheveux ébouriffés, début quarantaine, qu’un ennui trop profond avait poussé à sortir de chez lui à la recherche d’une distraction, n’importe laquelle.
Quelconque, pensa Ange, Ils sont tous tellement quelconques. Les mois, les années passaient, et elle gaspillait sa beauté, son esprit, à servir dans cette boutique. Qu’avait-elle à faire avec ces gens? Qu’avait-elle à faire avec les habitants de ce pays? De cette planète?
Le type s’avança vers le comptoir, ayant jeté son dévolu, en fin de compte, sur un simple journal. Il n’avait jusqu’ici même pas levé les yeux pour la voir. Quel minable, pensa-t-elle. Elle ne le salua même pas, ne prit même pas la peine de lui dire le montant exact de son achat, après calcul des taxes, accepta son billet et lui rendit la monnaie dans le creux de sa main tendue. Voulez-vous un sac, monsieur? soupira-t-elle, comme le type tardait à s’éclipser, semblant ruminer quelque idée obscure en réajustant ses lunettes.
À ce moment, l’homme releva la tête, plongea son regard d’enfant dans celui d’Ange, puis, d’un geste assez théâtral, ouvrit les bras comme s’il s’apprêtait à prononcer une bénédiction. Oui madame, je vous le demande, donnez-moi un Sacre, claironna-t-il assez fort, d’une superbe voix de baryton.
Le rire d’Ange vola en éclats, emplissant de manière violente et splendide toute la boutique. L’homme resta prostré un instant, bras ouverts, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, accueillant cette averse de pépites d’or inattendue d’un air satisfait.
Lorsqu’elle parvint à calmer un peu son fou rire, il lui fit un signe ambigu de la main et sortit avec son journal, sans rien ajouter.
Merci, pensa Ange, en regardant l’homme s'engouffrer dans la tempête. Les petits spasmes involontaires, qui continuaient d’agiter sa poitrine, de façon de plus en plus espacée, mirent longtemps à s’estomper complètement.
2 mars 2014
Sur la gueule
Il y a que tout est trop blanc. Je ferme les yeux et je vois : du sucre en poudre, de la farine, de la neige, bien sûr. Regarder vers le bas, vers le (presque) sombre : Trouver ce vieux vinyle jamais écouté : des partitas de Bach par Glen Gould. Allright, il griche juste ce qu’il faut. Des pépites de lumière du ciel, égrenées (presque) machinalement. Ça me poursuit, tiens. Trop brillant pour moi : Je prendrais que les saletés, les grichements, je m’en ferais une couverture contre la lumière, tu vois?
Chercher le plaisir dans un verre de vin blanc trop acide, trop froid. Serrer la coupe à deux mains, pour la réchauffer, s’y agripper. Sicile, c’est écrit, mais j’y crois pas. Disons Cracovie, peut-être. Le vin improbable, celui dont personne ne veut, je l’ai! Je le sens partout dans mon corps, qui cherche à me dire quelque chose : Je t’habite, je t’habitais, je t’habiterai. Après quelques gorgées, quand même, ça va mieux. C’est comme de revenir chez soi après une longue absence : Crispation des joues en une sorte de sourire. Puis les vagues, l’amertume.
Il règne un calme ici. Comme quand on déboule l’escalier, juste après. On reçoit une avalanche de souvenirs sur la gueule. Il y a, par exemple celui du cabinet de dentiste, un de mes favoris. Le bruit des machines, des voix d’adultes dans la pièce d’à côté, de cette lumière trop intense, qui te viole.
Et puis, après une longue attente, il surgissait de derrière, puant la haine et l’alcool, d’un pas décidé à te saccager.
Ouvre la bouche grand, hurlait-il. Et moi, affolé, qui ne comprenais pas.
Une trentaine d’années ont passé : j'ai vécu, j'ai traversé beaucoup de pays, d'universités, mais il m’arrive encore de me demander, à l'occasion, ce qu’il pouvait bien vouloir dire par là.
Chercher le plaisir dans un verre de vin blanc trop acide, trop froid. Serrer la coupe à deux mains, pour la réchauffer, s’y agripper. Sicile, c’est écrit, mais j’y crois pas. Disons Cracovie, peut-être. Le vin improbable, celui dont personne ne veut, je l’ai! Je le sens partout dans mon corps, qui cherche à me dire quelque chose : Je t’habite, je t’habitais, je t’habiterai. Après quelques gorgées, quand même, ça va mieux. C’est comme de revenir chez soi après une longue absence : Crispation des joues en une sorte de sourire. Puis les vagues, l’amertume.
Il règne un calme ici. Comme quand on déboule l’escalier, juste après. On reçoit une avalanche de souvenirs sur la gueule. Il y a, par exemple celui du cabinet de dentiste, un de mes favoris. Le bruit des machines, des voix d’adultes dans la pièce d’à côté, de cette lumière trop intense, qui te viole.
Et puis, après une longue attente, il surgissait de derrière, puant la haine et l’alcool, d’un pas décidé à te saccager.
Ouvre la bouche grand, hurlait-il. Et moi, affolé, qui ne comprenais pas.
Une trentaine d’années ont passé : j'ai vécu, j'ai traversé beaucoup de pays, d'universités, mais il m’arrive encore de me demander, à l'occasion, ce qu’il pouvait bien vouloir dire par là.
1 mars 2014
17 février 2014
7 février 2014
Un arrêt à Repentigny
Lorsque l'autobus s'immobilisa à l'intersection du boulevard Brien et de la rue de la Fayette, tout s'obscurcit.
De la noirceur, ou plutôt, une sorte de gris trois-quart, comme un voile. Je ne pourrais dire s'il s'agissait d'un phénomène psychique, occulaire, ou extérieur, une sorte de rideau réellement tombé sur le monde. Je privilégiais surtout cette hypothèse d'ailleurs, sans raison.
On n'y voyait pas grand chose dans le bus, mais à l'occasion, des ombres remuaient. Ça et là quelques éclairs lumineux provenant d'âmes anxieuses : La lumière des cellulaires, la seule qu'il nous reste aujourd'hui.
Je n'étais pas seul passager à bord, mais rien que d'imaginer l'air hébété d'une de ces gargouilles au moment où je l'apostropherais, cherchant à obtenir quelconque éclaircissement au sujet de l'obscurité tombée sur le monde, d'imaginer sa physionomie se décomposer, devenir bouillie, un sentiment de désespoir, matiné d'angoisse, s'insinuait dans ma chair à la vitesse d'un shoot.
Et puis je ne savais pas si ces gens étaient toujours vivants, ou s'ils n'étaient que trace de civilisation en processus de décrépitude accélérée ; des sortes de copies carbone de la vie, des fossiles.
Nous avions quitté Montréal il y a fort longtemps. Je ne savais plus si nous étions au mois de janvier ou de février, si la dernière fois où j'avais ouvert les yeux remontait plutôt à une heure, ou vingt-quatre, par exemple.
Mais je savais où l'on était. Ces interminables cimetières de bungalows le long de l'autoroute, ce vernis brun appliqué à toute la surface d'un ciel en faux-fini, ces terre-pleins maculés d'enseignes affichant le prix du litre d'essence (notion parfaitement abstraite), l'asphalte ruminant de désespoir dans le crépuscule ; l'aura lumineuse des lampadaires dispersés ça et là au hasard d'immenses terrains de stationnement vides, sans aucune logique apparente, m'indiquaient qu'on était bel et bien à Repentigny.
L'autobus s'immobilisa. On coupa le moteur, et puis plus rien. Je laissai retomber des paupières lourdes comme des croutes de béton.
Lorsque je m'éveillai, beaucoup plus tard, l'autobus roulait. Au bleu très sale de tout à l'heure, s'était substitué un noir pur et prégnant. L'asphalte courait de manière violente sous nos pieds. Il semblait que la terre avait été débarrassée de tous ses panneaux de signalisation, d'indication de lieu et de temps. Et ce n'était pas plus mal : L'important était d'aller quelque part.
Et cette pensée me donnait l'envie de continuer à vivre. Jusqu'aux lumières de mars et d'avril.
De la noirceur, ou plutôt, une sorte de gris trois-quart, comme un voile. Je ne pourrais dire s'il s'agissait d'un phénomène psychique, occulaire, ou extérieur, une sorte de rideau réellement tombé sur le monde. Je privilégiais surtout cette hypothèse d'ailleurs, sans raison.
On n'y voyait pas grand chose dans le bus, mais à l'occasion, des ombres remuaient. Ça et là quelques éclairs lumineux provenant d'âmes anxieuses : La lumière des cellulaires, la seule qu'il nous reste aujourd'hui.
Je n'étais pas seul passager à bord, mais rien que d'imaginer l'air hébété d'une de ces gargouilles au moment où je l'apostropherais, cherchant à obtenir quelconque éclaircissement au sujet de l'obscurité tombée sur le monde, d'imaginer sa physionomie se décomposer, devenir bouillie, un sentiment de désespoir, matiné d'angoisse, s'insinuait dans ma chair à la vitesse d'un shoot.
Et puis je ne savais pas si ces gens étaient toujours vivants, ou s'ils n'étaient que trace de civilisation en processus de décrépitude accélérée ; des sortes de copies carbone de la vie, des fossiles.
Nous avions quitté Montréal il y a fort longtemps. Je ne savais plus si nous étions au mois de janvier ou de février, si la dernière fois où j'avais ouvert les yeux remontait plutôt à une heure, ou vingt-quatre, par exemple.
Mais je savais où l'on était. Ces interminables cimetières de bungalows le long de l'autoroute, ce vernis brun appliqué à toute la surface d'un ciel en faux-fini, ces terre-pleins maculés d'enseignes affichant le prix du litre d'essence (notion parfaitement abstraite), l'asphalte ruminant de désespoir dans le crépuscule ; l'aura lumineuse des lampadaires dispersés ça et là au hasard d'immenses terrains de stationnement vides, sans aucune logique apparente, m'indiquaient qu'on était bel et bien à Repentigny.
L'autobus s'immobilisa. On coupa le moteur, et puis plus rien. Je laissai retomber des paupières lourdes comme des croutes de béton.
Lorsque je m'éveillai, beaucoup plus tard, l'autobus roulait. Au bleu très sale de tout à l'heure, s'était substitué un noir pur et prégnant. L'asphalte courait de manière violente sous nos pieds. Il semblait que la terre avait été débarrassée de tous ses panneaux de signalisation, d'indication de lieu et de temps. Et ce n'était pas plus mal : L'important était d'aller quelque part.
Et cette pensée me donnait l'envie de continuer à vivre. Jusqu'aux lumières de mars et d'avril.
26 janvier 2014
2 janvier 2014
Une de mes photos en couverture d'un livre!
Arrive un enfant et toute la vie d’une femme se transforme radicalement : c’est à partir de ce constat que l'auteure dessine une sorte de cartographie des commencements. Ses poèmes, courts et denses, aux images vives, relient par la mémoire, grâce à un fil d’Ariane émotionnel, départs et arrivées.
Les souvenirs s’assemblent autour de la mère décédée -elle-même émigrante- de la propre famille de la narratrice, ainsi qu’autour de la naissance de sa fille.
Marche tais-toi descends : l’eau inonde les frontières
Les émigrants, de Gaëlle Le Calvez, paraîtra en janvier
2014 en édition bilingue français/espagnol, publié conjointement par les
écrits des Forges (Québec) et Casa abierta al tiempo (Mexique).
16 décembre 2013
Vin de pays
L’odeur des vidanges éparpillés dans la ville atteignait un certain degré de raffinement : On pouvait utiliser le mot parfum : de fruits qui macèrent, de cerises écrasées, noyées dans un peu d’eau de l’aqueduc –infusée de vieilles branches, de mégots, de vieux thym et de pelures de patates.
C’était Noël et je ne voulais pas faire comme les autres gueux : me cacher ou me mettre à genoux pour susciter la pitié. J’allais sortir de mon taudis et chercher de quoi célébrer : J’allais trinquer, moi aussi ! La commune de Marcillac et ses rangées bien tassées de fer servadou se trouvant plutôt loin de notre charmante petite ville glacée d’Amérique du nord, je pensai que mon imagination allait devoir se remettre au travail pour parvenir à me fournir un cru potable et surtout… gratuit. Comme un vieux moteur un peu rouillé qu’on ressortirait du cabanon abandonné de nos rêves ; Un peu d’huile et l’imagination pourrait à nouveau tourner, cracher sa vapeur…
La soirée exceptionnellement douce avait réuni les familles dans les appartements du quartier pauvre où, malgré tout, l’on faisait cuire gigots, cipâtes et ragoûts, arrosés de mauvaise bière et de vin de dépanneur. La mémoire d’une autre époque se lisait sur les visages tordus de joie, de gêne ou de rage, et dans les yeux grands ouverts des enfants plus abasourdis qu’émerveillés. L’air était anormalement chaud, si l’on comparait à celui du vingtième siècle et je me disais qu’une source devait même couler en quelque partie de la ville, d’un mélange de cépages grossiers vivotant dans quelque souillure. Certains ivrognes notoires auraient fait allusion à ce phénomène, déjà, dans des accès de delirium tremens, mais sans fournir trop de précisions, bien entendu. Il fallait découvrir par soi-même ; Je me mis aussitôt à l’ouvrage.
Je partis donc faire les vidanges, sans grand succès : la cueillette ayant été reportée pour cause de fête, je trouvai peu, et surtout du solide. Quelques bouteilles vides, bien sûr… complètement vides. Je repasserais dans deux ou trois jours pour les vidanges tardives. En attendant, j’avais soif. Sous l’autoroute Dufrein, me semblait-il, j’aurais une chance de trouver à boire. J’y rencontrai effectivement d’autres gueux, en train de se faire un sang de cochon avec des petites baies (réputées toxiques) cueillies sur les terre-pleins avoisinants. Mélangé à l’eau qui avait recommencé de couler sous les ponts (échangeurs d’autoroute) en minces filets, vu la température, et « embouteillé » dans divers contenants glanés ça et là (on me remit une bouteille de lave-vitre), l’on en vînt à se constituer une cave presque acceptable. Du moins, j’avais trouvé mon terroir.
En bouche, l’effet était colossal, indescriptible… incompatible, c’est certain, avec le verbiage que je connaissais. Ce vin nous amenait ailleurs : Un long voyage immobile qui consistait à tomber continuellement, sans jamais se relever. Un jeu de rôles où tous les gueux se confondaient en sons glauques, grimaces étranges et pas de danse ratés. Les heures passèrent.
La robe rubis du ciel finit par s’effriter, vers la fin de la nuit, au profit d’un vieil or splendide. Parallèlement, mes rêves m’amenaient de Cahors à Sauternes, de la noirceur vers la lumière. Le lendemain commençait.
J’avais les tripes en feu, mais du moins, Noël était affaire du passé.
C’était Noël et je ne voulais pas faire comme les autres gueux : me cacher ou me mettre à genoux pour susciter la pitié. J’allais sortir de mon taudis et chercher de quoi célébrer : J’allais trinquer, moi aussi ! La commune de Marcillac et ses rangées bien tassées de fer servadou se trouvant plutôt loin de notre charmante petite ville glacée d’Amérique du nord, je pensai que mon imagination allait devoir se remettre au travail pour parvenir à me fournir un cru potable et surtout… gratuit. Comme un vieux moteur un peu rouillé qu’on ressortirait du cabanon abandonné de nos rêves ; Un peu d’huile et l’imagination pourrait à nouveau tourner, cracher sa vapeur…
La soirée exceptionnellement douce avait réuni les familles dans les appartements du quartier pauvre où, malgré tout, l’on faisait cuire gigots, cipâtes et ragoûts, arrosés de mauvaise bière et de vin de dépanneur. La mémoire d’une autre époque se lisait sur les visages tordus de joie, de gêne ou de rage, et dans les yeux grands ouverts des enfants plus abasourdis qu’émerveillés. L’air était anormalement chaud, si l’on comparait à celui du vingtième siècle et je me disais qu’une source devait même couler en quelque partie de la ville, d’un mélange de cépages grossiers vivotant dans quelque souillure. Certains ivrognes notoires auraient fait allusion à ce phénomène, déjà, dans des accès de delirium tremens, mais sans fournir trop de précisions, bien entendu. Il fallait découvrir par soi-même ; Je me mis aussitôt à l’ouvrage.
Je partis donc faire les vidanges, sans grand succès : la cueillette ayant été reportée pour cause de fête, je trouvai peu, et surtout du solide. Quelques bouteilles vides, bien sûr… complètement vides. Je repasserais dans deux ou trois jours pour les vidanges tardives. En attendant, j’avais soif. Sous l’autoroute Dufrein, me semblait-il, j’aurais une chance de trouver à boire. J’y rencontrai effectivement d’autres gueux, en train de se faire un sang de cochon avec des petites baies (réputées toxiques) cueillies sur les terre-pleins avoisinants. Mélangé à l’eau qui avait recommencé de couler sous les ponts (échangeurs d’autoroute) en minces filets, vu la température, et « embouteillé » dans divers contenants glanés ça et là (on me remit une bouteille de lave-vitre), l’on en vînt à se constituer une cave presque acceptable. Du moins, j’avais trouvé mon terroir.
En bouche, l’effet était colossal, indescriptible… incompatible, c’est certain, avec le verbiage que je connaissais. Ce vin nous amenait ailleurs : Un long voyage immobile qui consistait à tomber continuellement, sans jamais se relever. Un jeu de rôles où tous les gueux se confondaient en sons glauques, grimaces étranges et pas de danse ratés. Les heures passèrent.
La robe rubis du ciel finit par s’effriter, vers la fin de la nuit, au profit d’un vieil or splendide. Parallèlement, mes rêves m’amenaient de Cahors à Sauternes, de la noirceur vers la lumière. Le lendemain commençait.
J’avais les tripes en feu, mais du moins, Noël était affaire du passé.
20 octobre 2013
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